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dimanche 10 mars 2013

Les Transformations silencieuses (livre)



Grandir, vieillir, mais également l'indifférence qui se creuse, jour après jour, entre les anciens amants, sans qu'ils s'en aperçoivent ; comme aussi les révolutions se renversant, sans crier gare, en privilèges ; ou bien encore le réchauffement de la planète : autant de modifications qui ne cessent de se produire devant nous, mais si continûment qu'on ne les perçoit pas. Mais on en constate soudain le résultat - qui nous revient en plein visage. Or, si cette transformation continue nous échappe, c'est sans doute que l'outil de la philosophie grecque, pensant en termes de formes déterminées, échouait à capter cet indéterminable de la transition. De là l'intérêt à passer par la pensée chinoise pour prêter attention à ces " transformations silencieuses " : sous le sonore de l'événement, elles rendent compte de la fluidité de la vie et éclairent les maturations de l'Histoire tout autant que de la Nature. De notion descriptive, on pourra en faire alors un concept de la conduite, stratégique comme aussi politique : face à la pensée du but et du plan, qui a tant obsédé l'Occident, s'y découvre l'art d'infléchir les situations sans alerter, d'autant plus efficace qu'il est discret.

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Il montre en effet combien "les transformations silencieuses" constituent ce que la métaphysique européenne a le plus de mal à saisir, alors que la culture chinoise leur accorde, au contraire, une attention soutenue...
Comme toujours avec François Jullien, il ne s'agit nullement de proclamer la supériorité globale d'une culture sur une autre, de valoriser ou bien de déprécier soit l'Europe soit la Chine. Le geste de ce philosophe est différent : discerner des écarts entre univers mentaux, souligner des évidences dissemblables et faire bouger, par ce détour, nos conceptions ossifiées...
Ce court volume incite donc, une fois de plus, à cette réflexion nouvelle que François Jullien poursuit de texte en texte. Mais c'est avec une souveraineté à la fois désinvolte et allègre qu'il y parvient désormais. Car ce livre appartient à l'espèce, somme toute assez rare, des textes à la fois limpides et pourvus d'un contenu. Certains auteurs les engendrent, à maturité, quand ils ont assez lu, assez pensé, assez peiné pour pouvoir poursuivre leur chemin d'un pas net et sûr. Heureux effet des lents processus. (Roger-Pol Droit - Le Monde du 2 avril 2009 ) 

François Jullien, Les transformations silencieuses. 2010. Ed. Le Livre de Poche.

Le potentiel d'une graine (citation)


«Une graine renferme en elle plus de force en puissance que ce qu'en réalisera la plante, et en vous se trouve un potentiel d'esprit latent bien plus grand que vous ne le soupçonnez.»
Rudof Steiner

jeudi 7 mars 2013

La vraie crise de l’école

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Par Monique Dagnaud, Directrice de recherches au CNRS - 27 février 2013

Extrait :

« Il est vrai que l’annonce de la moindre réforme, qu’elle soit petite (les rythmes scolaires) ou de plus grande ampleur (allongement de l’année scolaire ou rapprochement des universités et des classes préparatoires), agit comme une décharge électrique sur le milieu enseignant et/ou sur les parents d’élèves, et que cette secousse, et ses effets retour, découragent le plus souvent les ministres de l’Éducation d’aller plus loin. Il est vrai que les élites au pouvoir (droite ou gauche) n’ont jamais souhaité réformer en profondeur l’école française et mettre en cause sa matrice – la sélection précoce des enfants tout au cours de la scolarité première : elle sont elles-mêmes les heureuses élues de ce système, leurs enfants baignent dedans, et donc elles sont convaincues des bienfaits de l’élitiste républicain. Il est vrai que la rigueur budgétaire entrave une transformation du métier d’enseignant avec contrepartie financière – notamment une présence annuelle de plus longue durée dans les établissements et le développement d’un accompagnement personnalisé des élèves. Il est vrai que l’égoïsme des adultes l’emporte souvent sur l’intérêt de la génération montante. Pourtant, à continuer sur cette lancée, il n’y aura bientôt plus que les dirigeants de l’administration et des entreprises, les professeurs et les couches intellectualisées pour encenser un système particulièrement onéreux et générateur de tant de dysfonctionnements économiques et de souffrances.»


mardi 26 février 2013

L'épreuve de l'adolescence (livre)

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Partant de sa longue expérience de thérapeute et de mère, Jeanne Meijs traite ici des questions, problèmes et difficultés auxquels nous confrontent la puberté et l’adolescence. Elle aborde des thèmes comme les rapports à l’argent, les loisirs, l’ennui, l’école et les premiers pas dans l’univers professionnel, ainsi que la rencontre avec la sexualité. Et puis, bien sûr, les questions décisives : comment les parents peuvent-ils aider leur enfant dans cette phase éprouvante de la vie ? Comment garder un contact même lors des périodes de crise ? Un livre exceptionnel, à la fois pratique et chaleureux, rempli de conseils, qui nous aide d’abord à penser et à progresser.

Sommaire
- Comprendre l’adolescence
- Développement de l’âme grâce à l’éducation
- Développement du Moi
- Différents besoins de l’adolescence
- Les trois sortes d’adolescence
- L’adolescence mentale
- L’adolescence affective
- L’adolescence active
- Excès
- Excès dans le comportement
- Excès dans la pensée
- Excès dans les sentiments
- Mentir et voler
- La capacité à donner
- Problèmes de drogues
- Formes extrêmes
- Le corps et la relation à l’âme
- Comment donner de la force intérieure aux enfants ?
- Études secondaires réussies
- Conditions de vie de l’adolescent
- Sexualité et abus sexuels
- École et métier
- L’ennui
- Le rapport à l’argent et au travail
- Quand les parents perdent le lien avec leur enfant
- Le processus de l’accouchement
- Le besoin de père
- Quand les parents s’épuisent
- À quoi reconnaît-on la fin de l’adolescence ?
- Quand l’adolescence s’éternise

Jeanne Meijs, L’épreuve de l’adolescence ou le chemin étroit vers la liberté intérieure. 2007. Ed. Aethera.

samedi 9 février 2013

L'école, c'est fini (presse)



FORUM DE GRENOBLE Mehdi Benchoufi livre une tribune hétérodoxe en vue de sa participation au forum de Grenoble. Par MEDHI BENCHOUFI, fondateur du Club Jade - Libération, 29/01/13 - 

A l'évidence, pour qu’une réforme de l’Education soit conçue à la mesure de l’urgence que les gouvernements semblent y attacher, la réflexion doit partir d’un point extrémal : en quoi l’Ecole est-elle nécessaire ? En quoi observe-t-elle le monde tel qu’il est au présent, en quoi transmet-elle la volonté de le transformer ? S’il est réputé faire consensus que les enfants y apprendront la vie en société, il n’est pas évident que les enfants y développeront d’autres compétences que celles déduites de tâches plates et scolaires de mémorisation.

Il n’est pas anodin de constater qu’Internet est un sujet largement absent des débats qui animent la communauté éducative. Il demeure loin des préoccupations et des représentations apprises de nos élites, lors même qu’il est l’espace premier de circulation, de diffusion et d’expansion de savoir. C’est de là que nous allons remonter le noeud de notre raisonnement : en effet, nous voyons deux points de tensions majeurs qui amènerons l’Ecole à un changement radical.

Elle est un espace hermétique de la transmission du savoir, alors qu’Internet est devenu le lieu où l’Information, sans préjugé de sa qualité, s’accumule et se partage massivement et ce lieu est ubiquitaire, ce qui un jour ou l’autre contraindra l'école à lever son rideau de fer pour se connecter à un environnement qui trop souvent lui est extérieur. Par ailleurs, comme l’affirment certains sociologues, si le media est le message, internet par nature met en lien et, à la mesure du monde qui vient, se construit et ne peut évoluer que selon une dynamique d’ouverture et de partage.

Or, l’Ecole française est un espace reclus, où l’on ne partage pas, où pire, partager est gruger, un espace compétitif où l’on bâtit l’estime de soi contre celle des autres. A l’heure où le savoir circule partout à toute vitesse notamment et notablement par internet, il s’en faudra peu pour que l’Ecole et l’université n’apparaissent aux yeux des générations qui viennent ce que nous percevons aujourd’hui des abbayes du bas moyen-âge, des lieux canoniques, clos et fermés de dispensation du savoir.

Alors qu’une nouvelle réforme de l'éducation est âprement discutée, nous pouvons regretter que le récent débat n’ait pas su situer la réflexion loin des frontières battues. L'échec patent de notre système scolaire est établi depuis de nombreuses années et jaugé à un rythme régulier, tous les trois ans, par l’Etude PISA : la France roupille au fond du classement, quelque part vers la 23ème place. Les compétences de nos élèves sont plutôt médiocres.

A l’inverse de quoi, le système finlandais étonne par sa réussite : les élèves y obtiennent globalement un bon niveau, et la différence entre les plus forts et les plus faibles y est la plus faible. Les piètres résultats en France sont le prix à payer d’un système tout entier érigée vers la constitution d’une élite, qui en elle seule recèlerait la capacité de présider aux destinées de la Nation, la recherche des talents rares, la détection des exceptions qui feront la règle consacrant l’idée d’un messianisme méritocratique. En formulant l’hypothèse de l’exception de quelque uns, on l’induit.

Or, nous avons ici la conviction que l'école républicaine, dont les fondements sont acceptés par tous, parents d'élèves en tête, demeure un des lieux les plus violents de notre société, celui où l’on construit le succès des uns sur l’humiliation des autres. Comment peut-il encore échapper à la Gauche française, thuriféraire du projet républicain, que la méritocratie est une silhouette aussi discrète qu’extrême de l’individualisme qu’elle conteste.

Aussi nettement que l’Etude PISA le mesure, les élèves français peinent à s’adapter devant des situations nouvelles, et pire que tout craignent le jugement niché dans le regard du professeur ou de leurs congénères. En effet, que peut-il rester de l’enseignement après se l'être vu infligé ? L'école peut-elle demeurer le lieu trop commun où l’on enseigne le culte de la culture, l’autorité et la soumission à de grandes figures dont on nous abreuve du génie? abstractions que l’on retrouvera quelque années plus tard transmuées sous une symbolique de plomb : grandes écoles, grandes entreprises, grands hommes. ..

Les enfants sont alors écrasés de références, on apprend l’admiration et peu la création, la fascination pour le sachant, dans le costume duquel l’enseignant se glisse souvent, au prix d’ailleurs d’une confusion d’identité parfois troublante, qui est la substance même de ce que l’on appelle la vocation. Quand on apprend à admirer, on apprend à soumettre. On ne peut fixer un système éducatif sous la marque de l’autorité des enseignants et prétendre former les individus au jugement critique. La valorisation du sachant qui l’emporte sur l’interrogation du savoir lui-même est une faute et explique l’enclenchement de la marche arrière pleine vitesse qui nous éconduit aujourd’hui.

Essentiellement, lorsqu’il s’agit de faire évoluer l’ensemble de ce système, deux attitudes s’opposent : d’une part la crispation autour d’un passé mythifié, celui où les élèves apprenaient sans broncher, sous la férule d’un professeur drapé d’une aura ou d’une autorité légitime, cette autorité par défaut devenant alors l'évidence initiale et première à l’ensemble du système, nous y reviendrons - d’autre part le choix d’un système articulé autour de l’ouverture, du partage du savoir, et d’une autorité professorale qui ne serait pas première mais construite, consentie plus qu’imposée, et qui en tout état de cause ne serait pas le coeur du dispositif éducatif mais un collatéral accepté et second à l'épanouissement des élèves et des enseignants, le tout formulé dans une relation mûre où au fond l’enseignant deviendrait pour les élèves un partenaire de savoir.

Le numérique et les nouvelles humanités

Nous pensons que les outils numériques peuvent être un allié de choix pour développer les compétences des enfants et que l’usage du web doit être à la mesure de ce qu’Internet est à notre monde ce que l’imprimerie fut au siècle de Guttemberg. Il ne s’agit donc pas de numériser nos vieilles méthodes pédagogiques en apposant le terme numérique à chaque utilité scolaire : cartable numérique, tableau numérique, etc..
Il s’agit de transformer un système qui ne se gravit qu'à la maîtrise de la répétition-restitution, l’enjeu n'étant pas de savoir mais de comprendre.
Avant que d’aborder l’impact des opportunités qu’offrent les technologies numériques, construisons l’espace qui saura les accueillir afin d’en déduire l’usage le plus efficace. Ainsi, en tout premier lieu, revoyons totalement le design des classes pour faire place à des espaces qui, à la mesure du savoir qui sera transmis, doivent être, ouverts, larges et partagés.

Pour mémoire, un nourrisson apprend largement du fait qu’il est en constant déplacement, qu’il tente tout, qu’il explore son environnement : abattons donc les cloisons physiques entre les classes, ré-agençons les espaces de l'école, car, aussi naturel que cela puisse paraître, asseoir un enfant dans une classe est un acte d’autorité d’une invraisemblable violence et 15 ans durant l''élève' ne sera ni debout ni libre de ses mouvements.

L’apprentissage des langues informatiques ne doit pas être considéré comme un luxe éducatif. Ces langues sont devenues une nécessité, aussi importantes que le sont les mathématiques. Outil d’apprentissage de la rigueur et de la concentration, elles sont parties prenantes des nouvelles humanités.
Au delà de l’enjeu qui consiste pour nos sociétés à trouver les bonnes complémentarités entre l’homme et la machine, ce que certains synthétisent dans la formule «programmer ou être programmé», elles sont un langage performatif où l’enfant peut construire sa récompense, notamment par le serious gaming. Indiquons à ce titre, que de tels enseignements sont devenus obligatoires en Estonie et aussi bien la Finlande s’apprête à généraliser l’apprentissage de l'écriture sur clavier en lieu et place du papier-crayon.

Le rapport de l’enfant et du professeur ne doit plus être celui du sachant et de l’apprenant, de l’autorité qui dispense et du sujet qui reçoit. Il s’agit d’insister sur le partage dans le processus d’apprentissage et non sur la compétition par les notes. L’usage des technologies numériques ouvrent un horizon à perte revue : serious games** pour un apprentissage ludique et exploratoire, à l’image de ce qu’il est dans les toutes premières années de la vie ; réseaux sociaux intra-scolaires ; apprentissage de l'écriture et de la lecture 'en passant', par la découverte du web ; acquisition de nouvelles compétences sociales essentielles à une vie en société en partie digitale ; classes virtuelles (et pourquoi pas jumelage de classes européennes pour apprentissage des langues étrangères par la pratique). Au fond nous voyons dans le numérique un intermédiaire possible pour une paix négociée entre élèves et professeurs.

Le travail des enseignants peut être largement facilité : tâches contraignantes et répétitives transférées aux machines ; accompagnement personnalisé des enfants ; affinement des indicateurs de suivi des acquisitions des enfants ; détection précoce des difficultés scolaires ; informations aux parents facilitées ; transmission des nouvelles compétences : learning by doing, navigation et recherche des informations sur le net ; ranimation des cours de rhétorique si l’on considère qu’aujourd’hui l’alexandrin s'écrit en 140 caractères ; plutôt que de contester la qualité de wikipedia, dont le taux d’erreur est aujourd’hui comparable à celui de l’encyclopédie Britannica, amenons les enfants à y contribuer, orientant les enfants vers une scolarité contributive.

Au fond, il s’agit de revoir avec humilité l’ensemble des processus de diffusion du savoir. Partons d’un constat simple : les enfants acquiert le langage à une vitesse vertigineuse pendant les première années de leur vie, alors qu’ils ne connaissent ni grammaire ni conjugaison, (ce constat devrait être l’occasion d’un plaidoyer appuyé pour la fin de la notation et contre la culpabilisation de l’erreur par l’obsession du zéro-faute). Les enfants en très bas âge ont des capacités remarquables et évoluent selon une courbe d’apprentissage sensiblement constante d’un milieu à l’autre, d’une société à l’autre, d’une culture à l’autre. A quelques semaines d’intervalle, les compétences motrices, sensorielles sont acquises de façon exceptionnellement synchrone.

Nous formulons l’hypothèse que c’est le jour de l’entrée à l'école que l’ensemble de ces capacités déclinent, le processus de différentiation sociale en exagérant ou en limitant les effets. Les processus d’intellection sont chez les enfants infiniment plus puissants que ce à quoi les méthodes discursives les ramènent : l’enfant apprend en s’appuyant sur l’expérience, un learning by doing naturel, il converge vers le processus d’expression par itération successive. Ainsi l’apprentissage devrait être profondément pratique et interactif...

Quittons-nous alors sur l'évocation d’une expérience réalisée en Inde, «a hole in the wall», apparentée aux courants pédagogiques dits «SOLE», Self Organized Learning Environment. Un professeur, Suga Mitra, a travaillé plusieurs mois avec une classe d'élèves au patrimoine social et culturel faible, chacun d’entre eux ayant pu travailler avec un ordinateur et surfer sur le web. De façon spectaculaire, les enfants ont développé des compétences au-delà de ce qui était attendu d’eux, notamment en langues (la fréquence de l’usage de l’anglais sur internet ayant rendu incontournable sa maîtrise).

Mais le plus surprenant est que les enfants, à des fins d’exploration d’un internet vaste, dense et complexe, ont développé une stratégie de partage des informations pour accéder aux sites et aux informations recherchées. A la lumière de tout cela, nous pensons que nous entrons dans une ère nouvelle qui verra l'école armer et mettre en réseau les potentiels de chacun, et ce, selon un design d’intervention des enseignants revus, corrigés et limités : c’est une éducation aussi collaborative qu’autonome, nous pensons alors que l’Ecole telle qu’on la connaît disparaîtra, qu’elle sera un espace d’animation où les enfants découvriront la vie en société, et que l’apprentissage se jouera ailleurs, tout au long de la vie, et sans doute quelque part partout sur internet... comme une genèse pour des Emile.

**Serious gaming, learning by doing… : ne perdons pas de vue qu’ici les enjeux économiques sont forts et il ne faudra pas s'étonner que le sort réservé aux Majors et autres Virgin ne soit celui de l’industrie éducative. En effet, La bataille du savoir étant une des clés, sinon la clé qui ouvrira le chemin de la compétitivité, de nombreux pays développent des stratégiques économiques agressives autour d’un marché de l’apprentissage aujourd’hui mondial. Pépinières d’innovation, de très nombreuses start-ups américaines s’emparent du sujet éducatif et développent des outils particulièrement efficaces et créatifs dans ce secteur (Khan Academy, Brightstorm, Engrade,...).De la même façon, à l’autre bout de la chaîne de formation, les universités américaines sont aussi remarquablement présentes sur la toile, offrant des formations en ligne de grande qualité, l’occasion pour ces dernières de former et aussi bien de communiquer. Ici, l’Open Access est le paradigme fondateur, sur lequel nous nous alignerons tôt ou tard, après, comme d’habitude, avoir défendu l’exception culturelle française, laquelle n’est qu’une façon de dire non avant de dire oui, et le temps sera perdu.

lundi 21 janvier 2013

Jean-Claude Guillebaud : « Contre le pessimisme ambiant, l’optimisme stratégique »


Contre l’utilisation abusive du mot crise, l’auteur d’ « un autre monde est possible », ancien reporter de guerre, journaliste, écrivain milite pour le recours à un « optimisme stratégique »

Il ne croit ni en “la crise” – concept qui suppose un retour à la normale et évoque donc un état plus passager que définitif -, ni en la fin annoncée de la démocratie et du vivre-ensemble. Journaliste, écrivain, et auteur d’Un autre monde est possible, Jean-Claude Guillebaud croit en une mutation d’une ampleur prodigieuse. Tellement prodigieuse que pour l’heure, nous n’avons ni les mots ni les concepts pour la nommer et la comprendre. Une mutation porteuse de menace mais aussi de formidables promesses qui, pour se réaliser, requièrent autre chose que le pessimisme et la dérision du moment. Autre chose que ce “cynisme tendance” qui, “parce qu’il est à la fois auto-réalisateur et démobilisateur”, agit sur nos sociétés comme un poison en alimentant la désaffection pour la chose publique au risque de précipiter les démocraties dans la crise.
Son antidote : une autre grille de lecture face à la réalité actuelle. Empreinte d’un optimisme non pas béat mais lucide et donc, “stratégique”. De cette “énergie d’action” qui, selon lui, “pousse les gens vers les urnes ou la place Tarir” et qu’il appelle l’espérance. Explications.

Depuis quelques années, on constate une récurrence du mot crise dans le langage public. Que ce soit dans les journaux, à la radio ou à la télévision, il est utilisé plusieurs centaines de fois par jour pour évoquer la réalité actuelle et même s’il est prononcé de bonne foi, j’y vois un terme mensonger ; un terme qui nous induit en erreur parce qu’il évoque un état passager et sous-entend qu’une fois cet épisode passé, on en reviendra plus ou moins à la situation antérieure. En termes économiques, cela équivaut à croire qu’on renouera avec la croissance, avec le chômage à 4% etc., ce qui est évidemment faux.
Pour la bonne raison que ce n’est pas une crise que nous vivons mais une mutation gigantesque. Et je pense qu’à condition de faire un effort d’analyse, en prendre conscience est plutôt rassurant. Parce que nous vivons en réalité cinq mutations qui s’enchevêtrent, qui interagissent les unes sur les autres jusqu’à, au final, n’en former plus qu’une, prodigieuse. Ce qui est paradoxal c’est que tout le monde a plus ou moins conscience de ces différentes mutations mais que personne ne les met en perspective. D’où la méprise sur la situation actuelle.

Mutation géopolitique


La première mutation évidente que nous vivons est de nature géopolitique et ses conséquences sont majeures puisqu’elle implique que c’en est fini de la centralité du monde occidental ; autrement dit d’une situation d’hégémonie économique, technologique, militaire et même culturelle qui perdurait depuis quatre siècles et qui est aujourd’hui révolue. Ce qui signifie que le monde tel que nous l’avions toujours connu n’existe plus, qu’il est aujourd’hui décentré. Pour autant je ne pense pas qu’il faille y voir le déclin de l’Occident – contrairement à ce qu’affirment certains – car ce monde que nous avons dominé pendant des siècles, nous l’avons profondément remodelé ; au point que même des pays qui nous paraissent extrêmement éloignés de notre culture, comme l’Inde ou la Chine, sont profondément occidentalisés.

Seconde mutation, la mondialisation


De cette première mutation en découle une autre, évidente et tout aussi majeure: la mondialisation, laquelle entraîne une critique d’ordre à la fois économique et idéologique, certains y voyant uniquement une opportunité, d’autres uniquement une catastrophe. Deux perceptions erronées, à mon avis. Pour moi la mondialisation est à la fois une prodigieuse promesse qui a permis à des millions de gens de sortir du sous-développement et une menace pour l’Europe puisqu’elle a notamment eu pour effet d’accélérer sa désindustrialisation. Ce qui est certain c’est que la mondialisation a non seulement un impact sur l’économie mais qu’elle en a aussi un sur la démocratie.

Jusqu’à présent l’économie était comparable à un cheval que nous avions appris à domestiquer en l’enfermant dans un paddock appelé l’Etat-nation et progressivement discipliné à coups de lois sociales et de code du travail ; jusqu’à parvenir à ce modèle européen d’après-guerre qu’on appelle l’économie sociale de marché. Modèle qui n’était viable, encore une fois, qu’à la condition qu’il demeure dans les limites de l’Etat-nation. Or au début des années80, le cheval a sauté par-dessus la barrière si bien qu’il est désormais libre de toute attache et cavale à travers le monde en créant beaucoup de richesses et en faisant beaucoup de dégâts. En Europe, nos gouvernants – de droite comme de gauche – s’efforcent de retrouver la maîtrise de cette économie en répétant “il faut réguler la mondialisation”.

Ce qui est affligeant c’est que, pour y parvenir, ils multiplient les concessions comme autant de morceaux de sucre qu’ils tendraient au cheval pour le faire revenir : conditions fiscales avantageuses, droit social moins contraignant… Tout est bon pour parvenir à un “détricotage” du code du travail supposé, comme le disent certains, “rendre à nouveau la France compétitive”. Ce qui est fondamental c’est que, ce faisant, la mondialisation nous oblige à refonder notre système actuel pour parvenir à un nouvel équilibre démocratique. A quelque chose de moins pyramidal, de moins autoritaire qui, pour l’heure, reste à inventer. Ce qui explique que cette deuxième mutation constitue un bouleversement majeur pour l’ensemble de nos sociétés modernes.

Le sixième continent


La troisième mutation est celle liée au numérique, que l’on a d’abord pris pour un simple vecteur d’amélioration de notre vie quotidienne et qui, en réalité, est beaucoup plus que cela puisqu’il s’agit de l’informatisation de la société tout entière. Le phénomène a débuté au début des années 80 et je pense qu’on commence seulement aujourd’hui à prendre la mesure de son impact planétaire. C’est simple : il y a 7 milliards d’habitants sur la Terre et 5milliards de téléphones portables en service. Ce qui signifie que, si l’on exclut les enfants en bas âge, presque tous les habitants de la Terre sont connectés. Non seulement au téléphone mais, avec l’explosion des smartphones, à Internet. L’ampleur du phénomène est telle que tout se passe comme si, avec Internet, un sixième continent était venu s’ajouter aux cinq existants, créant un territoire mal défini ; dépourvu de frontière physique – chaque jour s’ajoutent plusieurs dizaines de milliers de sites sur Internet – et temporelle puisque, sur la Toile, la notion de temps, “d’heure qu’il est”, tout comme celle d’espace et de lieu, devient friable, évolutive.

Cette révolution est d’autant plus prodigieuse que, depuis quelques années, toutes les activités humaines quittent la terre ferme pour s’installer sur ce sixième continent: les activités marchandes, les flux financiers, les professions qui, ce faisant, se transforment toutes radicalement. C’est le cas pour l’éducation – tout élève pouvant apprendre plus en dix minutes sur Google qu’en deux heures en salle de cours, ce qui implique de repenser l’acte éducatif – mais aussi pour la médecine – les patients s’autodiagnostiquant de plus en plus sur les forums et sur les sites dédiés à la santé – et pour la quasi-totalité des secteurs d’activités dits classiques. Au point que les fondamentaux de l’économie s’en trouvent bouleversés et, avec eux, la nature même de l’économie.

La révolution biologique


A cela s’ajoute la révolution biologique qui a commencé au milieu des années 50 avec la découverte de l’ADN et qui n’a vraiment débouché sur des applications concrètes qu’à partir des années 80. Là encore le bouleversement qu’entraîne cette révolution est majeur pour nos sociétés modernes puisqu’il impacte jusqu’au concept d’identité individuelle. Pour la première fois depuis l’histoire du monde, nous avons mis la main sur les mécanismes de la vie, ce qui nous permet de fabriquer des espèces nouvelles, d’en transformer d’autres et de modifier jusqu’aux structures de la parenté avec, pour un même enfant, la possibilité d’avoir un père donneur de sperme, une mère donneuse d’ovocites, une mère porteuse et un père adoptif… Si bien qu’à travers la dilution du concept de parenté, c’est celui d’identité même qui, comme les notions de temps et de lieu sur Internet, devient fluctuant. Ce qui crée un bouleversement gigantesque et cette fois encore, porteur à la fois de promesses formidables – notamment en termes d’avancées médicales et de gains en espérance de vie – et de menaces sur les fondements de nos sociétés.

La mutation écologique


Autre bouleversement de taille dans notre façon de penser le monde et l’avenir : la mutation écologique qui, tout à coup, nous donne à voir un monde non pas sans limites comme on l’avait longtemps imaginé mais au contraire fini. Circonscrit par la diminution irréversible de ses propres réserves. Si bien que désormais, nos entreprises humaines, nos projets, butent sur les limites de ce monde, en matières premières, en pétrole… Un célèbre économiste donnait sur le sujet un exemple saisissant en indiquant que si, dans dix ans, les Chinois avaient autant de voitures que les Américains par 100 000 habitants, alors la Chine, à elle seule, consommerait toutes les réserves pétrolières du monde. Cette prévision simple prouve qu’il existe désormais une barrière bien réelle à notre vision de l’avenir et nous oblige à en tenir compte dans notre façon d’appréhender et de bâtir cet avenir.

Un monde impensé


L’accumulation de ces cinq mutations aboutit aujourd’hui non pas à une “crise” mais à un changement radical et surtout définitif qui explique que nous vivions un immense basculement de notre société. Aussi important que la fin de l’Empire romain ou que la Renaissance. Peut-être même davantage puisque, de l’avis de Michel Serres, la révolution sociétale que nous connaissons aujourd’hui serait aussi importante que celle du néolithique. En prendre conscience rend un peu dérisoires les empoignades sur la “crise” et le montant de la dette et, surtout, nous renvoie à notre responsabilité politique et citoyenne puisqu’il nous appartient de faire advenir les promesses et de conjurer les menaces que véhicule cette révolution. Laurent Fabius m’avait dit un jour : “Ces problèmes sont décisifs mais nous n’avons pas encore appris à les rendre lisibles démocratiquement.” Et de fait personne, pas plus les philosophes que les politiques ou les analystes, ne parvient aujourd’hui à formuler cette mutation et à expliciter les enjeux qu’elle comporte ; si bien que nous sommes dans un monde encore impensé. Bâti sur d’anciens schémas. Ce qui nous place dans une situation nouvelle et prodigieusement complexe. Les concepts élémentaires – de temps, de lieu, d’identité… – qui nous ont toujours permis de comprendre le monde sont obsolètes. Il nous faut donc réinventer un mode de désignation du monde. Ce qui explique sans doute que nous assistions à l’heure actuelle à un regain d’intérêt pour la philosophie.

La tentation du cynisme


Face à tout cela, la tentation du cynisme est omniprésente et tragique. Rien n’est pire que cette mode de la dérision permanente qui fait passer ceux qui ne s’y conforment pas au mieux pour des naïfs, au pire pour des imbéciles. Pour moi, elle s’inscrit parfaitement dans ce concept dit de la prophétie autoréalisatrice – The self-fulfilling prophecy – théorisée par le sociologue américain Robert Merton, qui désigne une catastrophe que l’on provoque en l’annonçant. En 2008, lorsque l’annonce de la faillite de Lehman Brothers s’est répandue, on a entendu beaucoup de personnes prédire la faillite des banques. Si l’on avait tous succombé au pessimisme et avions cru à ce risque de faillite, nous nous serions tous précipités dans nos banques pour y retirer nos économies et aurions effectivement provoqué la faillite du système bancaire. C’est dans cette force d’entraînement que réside toute la dangerosité du concept de prophétie autoréalisatrice. De même, je pense que le pessimisme et le cynisme sont autoréalisateurs. Si bien que si l’on persiste à répéter que tout est foutu, qu’il n’y a plus d’avenir et que l’on s’en convainc, alors nous engendrerons ce monde de plus en plus brutal, injuste et dépourvu de sens que nous redoutons. C’est pour cela que je trouve extrêmement dangereux et nuisible de céder à cette tentation collective du cynisme.

Dissidence démocratique


Le pessimisme, parce qu’il est à la fois autoréalisateur et démobilisateur, est une composante de cette mutation que nous sommes en train de vivre. Il fait partie du problème puisque l’enjeu actuel consiste à refonder la démocratie et à réinventer le vivre-ensemble, et que se complaire dans le pessimisme revient à s’interdire toute forme d’action constructive. Pour que la démocratie fonctionne, qu’elle soit vivable, qu’elle ait un sens, il faut que chacun ait le sentiment de participer aux choix collectifs. Si l’on se persuade qu’il n’y a rien à faire, que tout est joué et perdu d’avance, alors on s’exclut du jeu collectif et la démocratie entre en crise. Ce qui est d’ailleurs le cas aujourd’hui puisqu’aux Etats-Unis, le taux d’abstention atteint un niveau historique et que moins de la moitié des citoyens votent.

Il y a donc une réelle désaffection pour la chose publique ; une dissidence démocratique qui peut prendre soit la forme de l’abstention, soit celle du populisme, qu’il soit d’extrême droite ou d’extrême gauche ; ce qui constitue un réel danger pour les sociétés. Voilà pourquoi je maintiens qu’il vaut mieux être idéaliste que cynique et que je préfère m’entendre reprocher un côté Bisounours que venir nourrir le pessimisme ambiant. Goethe lui-même le disait : “Le pessimiste se condamne à être spectateur.” Et donc à laisser la décision aux marchés financiers et au progrès technologique qui avance tout seul. Pour ma part, je suis partisan d’un optimisme stratégique.

L’espérance


Bien évidemment, il n’est pas question de tomber dans la niaiserie. Pour être constructif, l’optimisme doit s’inscrire dans la lucidité. Prétendre qu’il n’existe ni obstacles ni souffrances n’aurait aucun sens. C’est pour cela que je préfère employer le mot espérance. A ce sujet, saint Augustin est l’auteur d’une phrase formidable qui est plus que jamais d’actualité : “L’espérance a fabriqué deux beaux enfants : la colère devant l’injustice du monde et le courage de la changer.” Pour moi l’espérance est à prendre ainsi : comme une énergie d’action, une émulation qui va pousser les gens vers les urnes ou la place Tahrir. Une énergie dont le mouvement des Indignés ou le Printemps arabe sont des manifestations.

Car si nos sociétés paraissent fatiguées et démobilisées, si nos politiques semblent en crise, les sociétés civiles, elles, sont incroyablement dynamiques. Regardez le Vietnam. Officiellement c’est toujours un pays communiste, gouverné par une bande de vieux crabes du Parti ; c’est encore un régime capable d’attenter aux libertés, d’emprisonner les gens, etc. Et pourtant la vitalité de la société civile vietnamienne est incroyable. D’une créativité et d’un dynamisme fabuleux. Partout se vérifie ce divorce entre la politique officielle, les partis, les syndicats, les institutions qui forment la carcasse du Vieux Monde et la société civile qui invente, qui projette, qui fuse… La révolution arabe en est un autre exemple. On s’inquiète aujourd’hui de la voir virer au fondamentalisme religieux mais on oublie qu’en France, notre révolution a débouché sur la Terreur et qu’il lui a fallu un siècle pour accoucher de la démocratie. On voudrait donc que les pays arabes fassent en un an ce qu’il nous a fallu un siècle à accomplir !

Lorsque j’étais grand reporter au Monde, pendant des années j’ai couvert à peu près tous les conflits de la planète. Et lorsque je repense à ces années, ce dont je me souviens le mieux c’est de ces gens qui, dans les pires situations, trouvaient encore l’énergie d’agir. Après cela, rentrer à Paris et sombrer dans le pessimisme tendance était pour moi tout simplement impossible.

Reporters d’Espoir


En Europe le mouvement des Indignés a produit des textes d’une grande intelligence qui réinvente la non-violence avec des références récurrentes à Nelson Mandela, Martin Luther King et Gandhi. C’est vrai que tout cela ne se traduit pas encore en programmes politiques, que cela reste pour l’heure un bouillonnement confus. Mais nous sommes dans un monde en devenir. Un monde qui est déjà là en partie et je reproche aux médias d’en rajouter dans la noirceur et le pessimisme au lieu de pointer son émergence. C’est pour cela que je me suis engagé il y a quelques années dans une ONG appelée Reporters d’Espoir. Parce qu’il existe beaucoup de bonnes nouvelles dont on ne parle jamais. On est convaincu – et les éditorialistes nous le rappellent constamment – que le monde est à feu et à sang.

Pourtant, statistiquement, il apparaît que la décennie 2000-2010 est la moins meurtrière depuis un siècle et demi. On sait que nos sociétés européennes sont beaucoup moins violentes qu’autrefois. Que depuis des siècles, la violence n’a cessé de reculer. Mais personne ne nous le dira parce qu’on est convaincu que seul le catastrophisme fait vendre ; ce qui est faux ! Quand je m’occupais de Reporters d’Espoir nous avions réalisé sur ce thème des partenariats avec plusieurs organes de presse, dont Libé, avec qui nous avions sorti il y a quelques années un journal appelé Le Libé des solutions. Il a été la meilleure vente de l’année. Nous avons réitéré l’expérience avec Courrier international et, cette fois encore, le numéro a été leur meilleure vente. Preuve que la course à la noirceur et au cynisme n’est pas ce que les gens attendent.


Bio express
Homme de conviction

Après des études de droit et de sciences criminelles, Jean-Claude Guillebaud fait son entrée dans le journalisme en 1965. D’abord grand-reporter pour le journal Sud-Ouest, puis reporter de guerre pour le Monde, il obtient le Prix Albert-Londres en 1972 avant de rejoindre le Nouvel Observateur à la fin des années 80. Quelques années plus tôt, en 1985, il a créé avec Robert Ménard et Rony Brauman l’association Reporters sans Frontières pour la liberté de la presse.

Association qu’il présidera pendant des années et d’où il militera activement en faveur d’une démarche autocritique des médias. Membre du comité de parrainage de la coordination française pour la Décennie de la culture de paix et de non-violence ainsi que du conseil de surveillance de Bayard Presse, il est également conférencier et écrivain, auteur prolixe d’une vingtaine d’ouvrages sur les conflits qu’il a couverts mais aussi de nombreux essais parmi lesquels La Force de la conviction, Le Commencement d’un monde et, paru il y a quelques mois chez l’Iconoclaste, Une autre vie est possible dans lequel il fustige la “désespérance” qui pollue nos sociétés modernes.

lundi 31 décembre 2012

La fabrique de la défiance (livre)



Hiérarchie, inégalités et défiance : telle est la véritable devise de la société française ! Hiérarchisée à l’excès, élitiste, conflictuelle, cette organisation de notre société mine les relations sociales mais aussi la confiance en l’avenir et la croissance. Diffusée à l’ensemble du corps social (entreprises, salariés, partenaires sociaux, Etat…), cette logique empêche pour l’instant la France de sortir de  l’engrenage du déclin annoncé. Depuis 10 ans, ses effets pervers sont accentués par le manque de transparence du gouvernement, de capacité intégratrice du système scolaire et la mauvaise qualité des relations sociales. Autant d’entraves à l’économie française. Pourtant, le déclin n’est pas une fatalité : les nombreuses réformes menées à l’étranger offrent des pistes pour sortir de l’ornière.

Universitaires reconnus, Yann Algan est professeur à Sciences Po, Pierre Cahuc à Polytechnique et André Zylberberg est directeur de recherche au CNRS, membre du Centre d'Economie de la Sorbonne et de l'Ecole d'Economie de Paris. Pierre Cahuc et André Zylberberg ont publié avec succès chez Flammarion en 2009, Les réformes ratées du Président Sarkozy.

Yann Algan, Pierre Cahuc, André Zylberberg, La fabrique de la défiance. 2012. Ed. Albin Michel.

vendredi 28 décembre 2012

Il faut apprendre aux jeunes...


"Il faut apprendre aux jeunes à vivre, à contempler les fleurs, les arbres, les animaux, les oiseaux, les astres... Et tous ces êtres humains qui les entourent, qui sont comme eux et qui voyagent avec eux. Il faut leur apprendre à s'émerveiller, à méditer, à maîtriser les moyens d'expression et de communication, à développer leurs ressources, à découvrir la culture, leur culture, et à y contribuer. Il faut leur apprendre à danser, à rire, à chanter, à se dire par la poésie et la créativité ; leur apprendre à s'aimer, à se respecter, à réaliser que chacun d'eux et unique et irremplaçable. Il faut leur apprendre à créer entre eux des rapports de respect, de coopération, d'amitié et de tendresse. Il faut, bien sûr, les aider à acquérir et à intégrer le plus de connaissances possible pour mieux comprendre et respecter la beauté, l'équilibre et l'harmonie de l'univers qui les entoure. Et il faut les aider à mettre leur savoir au service d'une vie meilleure."

Charles E. Caouette, Eduquer. Pour la vie! 

jeudi 27 décembre 2012

Eduquer. Pour la vie! (livre)



En domestiquant les esprits en fonction des impératifs du marché et de la fameuse compétitivité internationale, l'école pousse les jeunes soit au décrochage, soit à la résignation. Charles Caouette nous propose de rééduquer l'école. Se centrer sur les jeunes plutôt que sur les programmes, avoir confiance en eux et respecter leur rythme d'apprentissage. L'éducation, dans la famille, aussi bien qu'à l'école, leur fournira des instruments qui, les éveillant à la vie, leur permettront de vivre heureux. Ils apprendront l'autonomie, la responsabilité et l'engagement social et seront alors capables de bâtir une société dynamique, audacieuse et solidaire d'où l'exclusion et l'aliénation disparaîtraient.

Charles Caouette, avant tout grand humaniste, est professeur en psychologie de l'éducation à l'Université de Montréal. Conférencier très recherché, il est reconnu internationalement pour ses travaux et ses positions sur l'enfance inadaptée, le décrochage, l'éducation en milieu défavorisé et, enfin, le mouvement alternatif en éducation. En 1974, il fondait l'école alternative Jonathan, pionnière des écoles publiques alternatives au Québec. Charles Caouette est l'auteur de Si on parlait d'éducation. Pour un nouveau projet de société (Montréal, VLB Éditeur, 1992).

Charles Caouette, Éduquer. Pour la vie ! 2005. Ed. Écosociété.

mardi 25 décembre 2012

Carl Rogers : l’Approche Centrée sur la Personne



« Qu’est-ce que j’entends par Approche Centrée sur la Personne ? C’est l’expression du thème de toute ma vie professionnelle qui s’est clarifié au cours de mon expérience, de mes interactions avec les autres au fil de ma recherche. Je souris en pensant aux diverses étiquettes que je lui ai données au long de ma carrière : counseling (1) non-directif, thérapie centrée sur le client, enseignement centré sur l'élève, leadership centré sur le groupe. Les champs d’application s'étant multipliés et diversifiés, l’étiquette d’Approche Centrée sur la Personne me semble celle qui la décrit le mieux.

L'hypothèse centrale de cette approche peut être brièvement résumée : 
L’individu possède en lui-même des ressources considérables pour se comprendre, se percevoir différemment, changer ses attitudes fondamentales et son comportement vis-à-vis de lui-même. Mais seul un climat bien définissable, fait d’attitudes psychologiques facilitatrices, peut lui permettre d’accéder à ses ressources.

Il y a trois conditions requises pour qu'un climat soit favorable à la croissance de l'individu, qu'il s'agisse d'une relation client-thérapeute, parent-enfant, leader-groupe, enseignant-enseigné, administrateur-administré. Ces conditions sont, en fait, applicables partout où le développement de la personne est en jeu. J'ai décrit ces conditions dans des ouvrages précédents. Je n'en présente ici qu'un bref résumé mais la description s'applique à toutes les relations mentionnées ci-dessus.

A la première on peut donner le nom d’authenticité, de réel ou de congruence. Plus le thérapeute est lui-même dans la relation, sans masque professionnel ni façade personnelle, plus il est probable que le client changera et grandira de manière constructive. Cela signifie que le thérapeute « est » ouvertement les sentiments et les attitudes qui circulent en lui au moment présent. C'est le terme transparent qui fait le mieux saisir la saveur de cette condition : le thérapeute se fait transparent pour le client.
Le client peut complètement voir ce qu'est le thérapeute dans la relation ; il n'y a en lui aucune réserve que le client puisse ressentir. Par ailleurs le thérapeute prend conscience de l'expérience intérieure qu'il est en train de faire. Il peut la vivre dans la relation et la communiquer s'il le juge opportun. Il y a donc une grande similarité, ou congruence, entre ce qui est ressenti au niveau viscéral, ce qui est présent à la conscience, et ce qui est manifesté au client.

La seconde attitude qui est essentielle à la création d'un climat de changement est l’acceptation, l’attention, l’estime – ce que j’ai appelé le regard positif inconditionnel. Lorsque le thérapeute éprouve une attitude positive et d'acceptation face à tout ce que le client est en ce moment, peu importe ce qu'il est à ce moment-là, il est vraissemblable qu'un mouvement ou changement thérapeutique se produira. Le thérapeute est désireux que le client soit le sentiment immédiat qu'il éprouve au moment même, quel que soit ce sentiment : confusion, ressentiment, crainte, colère, amour ou orgueil. Cette attention de la part du thérapeute n'est pas possessive. L'estime qu'il a pour son client est plutôt totale que conditionnelle.

Le troisième aspect facilitateur de la relation est la compréhension empathique. Cela signifie que le thérapeute ressent avec justesse les sentiments et les significations de ce dont le client est en train de faire l'expérience. Cela signifie aussi que le thérapeute lui communique cette compréhension. Quand il est au mieux de son fonctionnement, le thérapeute est tellement à l'intérieur du monde de l'autre que non seulement il peut clarifier les significations de ce dont le client a pris conscience mais aussi de celles qui se situent juste au dessous du niveau de la prise de conscience. Ce type d'écoute sensible et actif est extrêmement rare dans nos vies. Nous pensons écouter mais notre écoute est rarement assortie d'une compréhension réelle, d'une véritable empathie. Pourtant une écoute de ce type très particulier est l'une des plus puissantes forces de changement que je connaisse.

Comment le climat que je viens de décrire peut-il être facteur de changement ? Brièvement je dirai que lorsque les personnes sont acceptées et estimées, elles ont tendance à être davantage bienveillantes vis-à-vis d'elles-mêmes. Lorsque les personnes sont entendues avec empathie elles peuvent écouter avec plus de justesse le flot de leurs experiencings (2) internes. Dans la mesure où une personne comprend et estime son propre soi, le soi devient plus congruent avec les experiencings. La personne devient plus réelle, plus authentique. Ces tendances, réciproques des attitudes du thérapeute, permettent à la personne d'être un acteur encore plus efficace dans l'accomplissement de son propre développement. A être vraie et totalement elle-même la personne jouit d'une plus grande liberté.
Rogers, 1962

(1) - Le terme counseling est couramment utilisé par Rogers en lieu et place de psychothérapie.
(2) Experiencing: terme qui n'a pas d'équivalent lexical en français. Il signifie une expérience interne qui est en train de se faire.


lundi 24 décembre 2012

La leçon du papillon



Un homme qui se promenait vit un cocon dans un petit trou. 
Il s’arrêta de longues heures à observer le papillon qui s’efforçait de sortir par ce petit trou. Après un long moment, le papillon semblait avoir abandonné, et on aurait dit qu’il avait fait tout ce qu’il pouvait pour sortir de ce trou, sans succès. 
Alors, l’homme décida d’aider le papillon : il prit un canif et ouvrit le cocon. 
Le papillon sortit aussitôt mais son corps était maigre et engourdit, ses ailes étaient peu développées et bougeaient à peine.L’homme continua à l’observer, pensant que d’un moment à l’autre, les ailes du papillon s’ouvriraient et seraient capables de supporter le corps du papillon pour qu’il puisse prendre son envol. Il n’en fut rien ! 

Et le pauvre papillon passa le reste de son existence à se traîner par terre avec son maigre corps et ses ailes rabougries. Jamais il ne put voler. 
Ce que l’homme, avec son geste de gentillesse et son intention d’aider, ne comprenait pas, c’est que le passage par le trou étroit du cocon était l’effort nécessaire pour que le papillon puisse transmettre le liquide de son corps à ses ailes de manière à pouvoir voler. 
La morale de cette histoire est que, parfois, l’effort est exactement ce dont nous avons besoin dans notre vie. Et qu’avec une âme charitable et des intentions louables, on peut parfois faire plus de mal que de bien…

Ruth Sanford

Ruth Sanford (1906-2001) fut enseignante, chercheur et psychothérapeute. Dès 1972, elle fut activement impliquée dans le travail de Carl Rogers et participa à de nombreux ateliers internationaux en qualité de co-facilitatrice. 

dimanche 9 décembre 2012

Renouveler un monde commun



« C’est également avec l’éducation que nous décidons si nous aimons assez nos enfants pour ne pas les rejeter de notre monde ni les abandonner à eux-mêmes ni leur ôter leur chance d’entreprendre quelque chose de neuf, quelque chose que nous n’avions pas prévu, mais les préparer d’avance à la tâche de renouveler un monde commun. »
Hannah Arendt

mardi 4 décembre 2012

Edgar Morin: Réforme de pensée et éducation


Edgar Morin: Réforme de pensée et éducation, texte intégral ici, sur le site du CIRET (Centre International de Recherches et Etudes Transdisciplinaires).


Je crois que la réforme, pour être porteuse d'un vrai changement de paradigme, doit être pensée non seulement au niveau de l'université, mais au niveau de l'enseignement primaire. La difficulté est d'éduquer les éducateurs, ce qui est le grand problème que posait Marx dans une de ses thèses fameuses sur Feuerbach " Qui éduquera les éducateurs ? " Il y a une réponse, c'est qu'ils s'auto-éduquent eux-mêmes avec l'aide des éduqués.

Je suis convaincu que c'est à l'école primaire que l'on peut essayer de mettre en place - en activité - la pensée reliante car elle est présente potentiellement chez tout enfant. Cela peut se faire à partir des grandes interrogations, notamment la grande interrogation anthropologique : " Qui sommes-nous, d'où venons-nous, où allons-nous ? " Il est évident que si l'on pose cette question, on peut répondre à l'enfant, à travers une pédagogie adéquate et progressive, en quoi et comment nous sommes des êtres biologiques, en quoi ces êtres biologiques sont à la fois des êtres physico-chimiques, des êtres psychiques, des êtres sociaux, des êtres historiques, des êtres dans une société vivant en économie d'échanges, etc. De là, nous pouvons dériver, déboucher et ramifier vers les sciences séparées, tout en montrant leurs liens. A partir de ces bases, nous pouvons faire découvrir ce que peut être la pensée, les modes systémique, hologrammatique, dialogique, etc.

A l'école primaire, partant, par exemple, du soleil, on pourra en montrer son organisation étonnante, avec des explosions incessantes qui soulèvent des problèmes d'ordre et de désordre; on soulignera son rôle par rapport à la terre, le rôle des photons, indispensable à la vie : on pourra ainsi envisager gravitation, mouvement, lumière, hydrosphère, lithosphère, atmosphère, photosynthèse. On le reliera à son rôle dans les sociétés humaines : institution des calendriers, des grands mythes solaires...

L'étape du secondaire devrait être celle de la fécondation de la culture générale, de la rencontre entre la culture traditionnelle et la culture scientifique; le temps de la réflexivité sur la science, sur sa situation dans le temps, dans l'histoire ; le temps de la fécondation réciproque de l'esprit scientifique et de l'esprit philosophique, de la jonction des connaissances. La littérature, elle, doit y tenir un rôle éminent car elle est une école de vie. C'est l'école où nous apprenons à nous connaître nous-mêmes, à nous reconnaître, à reconnaître nos passions. La Rochefoucault disait que sans roman d'amour, il n'y aurait pas d'amour; il exagérait peut-être, mais les romans d'amour nous font reconnaître notre façon d'aimer, nos besoins d'aimer, nos tendances, nos désirs. Il est fondamental de donner à la littérature son statut existentiel, psychologique et social, qu'on a tendance à réduire à l'étude des modes d'expression. Du même coup, à partir des grandes œuvres d'introspection comme les Essais de Montaigne, on inciterait à la nécessité d'auto-connaissance pour chacun ; on réfléchirait aux problèmes et difficultés qu'elle pose, à commencer par la présence en chacun d'une tendance permanente à l'auto-justification et à l'auto-mythifi-cation, à la self deception ou mensonge sur soi-même.

Il s'agit aussi d'affermir et de complexifier l'enseignement de l'histoire. L'histoire, ce n'est pas seulement l'histoire des événements, des processus économiques, des dominations et des soumissions des peuples entre eux. C'est aussi les changements dans les conceptions de la vie, de la mort, des moeurs, etc.
Il faut que l'histoire devienne davantage encore multidimensionnnelle et réintroduise les événements qu'elle a voulu chasser pendant un temps. L'histoire nous rattache au passé : passé de la nation, des continents, de l'humanité, et par ces passés à notre poly-identité naturelle, européenne, humaine.

Alors, l'Université ? J'ai déjà dit qu'il nous fallait dépasser l'alternative : l'Université doit-elle s'adapter à la modernité, ou adapter la modernité à elle. Elle doit faire l'un et l'autre alors qu'elle est violemment entraînée vers le premier pôle. Adapter la modernité à l'Université, c'est rééquilibrer la tendance vers la professionnalisation. La sur-adaptativité est un danger qu'avait bien vu Humbolt puisqu'il disait que l'Université a pour mission de donner les bases de connaissances de la culture et que l'enseignement professionnel doit relever d'écoles spécialisées. L'Université est avant tout le lieu de transmission et de transformation de l'ensemble des savoirs, des idées, des valeurs, de la culture. A partir du moment où l'on pense que l'Université a principalement ce rôle, elle apparaît dans sa dimension trans-séculaire; elle porte en elle un héritage culturel, collectif, qui n'est pas seulement celui de la nation mais de l'humanité, elle est trans-nationale. Il s'agit maintenant de la rendre trans-disciplinaire. Pour ce faire, il faudrait y introduire les principes et les opérateurs de la réforme de pensée que j'ai évoqués. Ce sont ces principes et ces opérateurs qui permettront de relier les disciplines à travers une relation organique, systémique, tout en les laissant librement se développer.

lundi 3 décembre 2012

Ervin Laszlo: Déclaration de la conscience de l’unitude



En seize points développés par Ervin Laszlo

1. Je fais partie du monde. Le monde n’est pas extérieur à moi et je ne suis pas à l’extérieur du monde. Le monde est en moi, et je suis dans la monde.

2. Je fais partie de la nature, et la nature fait partie de moi. Je suis ce que je suis dans ma communication et ma communion avec tout ce qui vit. Je forme un tout irréductible et cohérent avec la toile de la vie sur la planète.

3. Je fais partie de la société et la société fait partie de moi. Je suis ce que je suis dans ma communication et ma communion avec autrui. Je forme un tout irréductible et cohérent avec la communauté des êtres humains de la planète.

4. Je ne suis pas qu’un organisme matériel de chair et de sang (mon corps), et ses cellules et organes sont des manifestations de ce qui est vraiment moi: un système dynamique indépendant, autonome dans son évolution, et qui ne cesse d’évoluer en interaction avec tout ce qui m’entoure.

5. Je suis l’une des manifestations les plus élevées et les plus évoluées du mouvement vers la cohérence et la complétude de l’univers. Tous les organismes tendent à la cohérence et à la complétude en interaction avec tous les autres organismes, et mon essence est cette tendance cosmique. C’est la même essence, le même esprit qui est inhérent à tout ce qui se manifeste et évolue dans la nature, que ce soit sur notre planète ou ailleurs dans l’immensité infinie de l’espace et du temps.

6. Il n’y a pas de limites ni de divisions absolues en ce monde, seulement des points de transition où un ensemble de relations accepte la primauté d’un autre. En moi, qui me trouve dans ce système autonome, évoluant de lui-même vers la cohérence et la complétude, prévalent les relations intégrant les cellules et les organes de mon corps. Au-delà de mon corps prévalent d’autres relations, celles qui tendent vers la cohérence et la complétude dans la société et dans la nature.

7. L’identité séparée que j’attache aux autres humains et aux autres objets n’est qu’une convention commode qui facilite mon interaction avec eux. Ma famille et ma communauté sont tout autant « moi » que les organes de mon corps. Mon corps et mon esprit, ma famille et ma communauté interagissent et s’interpénètrent, éléments qui prévalent à tour de rôle dans le réseau de relations qui inclut tout ce qui existe dans la nature et le monde des humains.

8. Toute la gamme de concepts et d’idées qui sépare mon identité, ou l’identité d’une personne ou d’une communauté de l’identité d’autres personnes ou communautés sont des manifestations de cette convention commode mais arbitraire. Il n’y a que des gradients qui distinguent les individus les uns des autres et de leur environnement, pas de réelles divisions ou limites. « Les autres », cela n’existe pas dans le monde: nous sommes tous des organismes vivants et nous faisons tous partie les uns des autres.

9. Tenter de maintenir le système que je connais sous le nom de “moi” par une concurrence impitoyable avec le système que je connais sous le nom de « vous » est une grave erreur : elle pourrait nuire à l’intégrité du vaste ensemble qui encadre à la fois votre vie et la mienne. Je ne peux pas protéger ma propre vie et ma propre complétude en nuisant à cet ensemble, même si nuire à une de ses parties semble rapporter un profit à court terme. Quand je vous nuis, vous ou n’importe qui d’autre de mon entourage, je ne nuis à moi-même.

10. La collaboration, et non la concurrence, est la voie royale de la complétude qui caractérise tous les systèmes viables du monde. La collaboration demande de l’empathie et de la solidarité, et en fin de compte de l’amour. Je ne m’aime pas et je ne peux pas m’aimer si je ne vous aime pas et que je n’aime pas mon entourage : nous faisons partie du même ensemble et nous faisons donc partie des uns et des autres.

11. L’idée d’ « autodéfense » et même de « défense nationale » doit être repensée. Le patriotisme, s’il a pour but d’éliminer l’adversaire par la force, et l’héroïsme, même dans l’exécution bien intentionnée de ce but, sont des aspirations erronées. Un patriote et un héros qui brandit une épée ou une arme à feu est un ennemi pour lui-même. Toute arme destinée à blesser ou tuer est un danger pour tous. La compréhension, la conciliation et le pardon ne sont pas des signes de faiblesses ; ce sont des signes de courage.

12. « Le bien » pour moi et pour chaque personne dans le monde n’est pas la possession et l’accumulation de richesses personnelles. La richesse, en argent ou toute autre ressource matérielle, n’est qu’un moyen de m’entretenir dans mon environnement. Si elle m’appartient exclusivement, elle réquisitionne une partie des ressources que toutes choses ont besoin de partager s’il leur est donné de vivre et de prospérer.

13. Par-delà l’ensemble sacré que nous reconnaissons comme le monde dans sa totalité, seule la vie et son développement ont ce que les philosophes appellent une valeur intrinsèque ; toutes les autres choses n’ont qu’une valeur instrumentale : une valeur dans la mesure où elles ajoutent quelque chose à la valeur intrinsèque ou la mettent en valeur. Les objets matériels du monde, ainsi que les énergies qu’ils abritent ou génèrent, n’ont de valeur que si, et dans la mesure où, ils contribuent à la vie et au bien-être sur la toile de la vie sur cette Terre.

14. Chaque personne équilibrée ressent du plaisir à donner : c’est un plus grand plaisir que de recevoir. Je suis équilibré et complet quand je donne davantage de valeur à donner qu’à avoir. La véritable mesure de mon accomplissement et de mon excellence est mon empressement à donner. Ce n’est pas la quantité de ce que je donne qui est la mesure de mon accomplissement et de mon excellence, mais le rapport entre ce que je donne et ce dont ma famille et moi avons besoin pour vivre et prospérer.

15. Une communauté qui donne davantage de valeur à donner plutôt qu’à recevoir est une communauté de gens équilibrés, orientés vers la prospérité par l’empathie, la solidarité et l’amour entre ses membres. Le partage rehausse la communauté de vie, tandis que la possession et l’accumulation créent des démarcations, invitent à la compétition, et nourrissent l’envie. La société du partage est la norme pour toutes les communautés de vie sur notre planète ; la société de la possession n’est caractéristique que de l’humanité actuelle, et c’est une aberration.

16. Je reconnais mon rôle et ma responsabilité dans le développement d’une conscience planétaire en moi, et par l’exemple chez ceux qui m’entourent. J’ai fait partie de l’aberration de la conscience humaine à l’époque moderne, et maintenant je souhaite faire partie de l’évolution qui surmonte cette aberration et guérit les blessures qu’elle a infligées. C’est mon droit mais aussi mon devoir, en tant que membre conscient d’une espèce consciente habitant une planète précieuse maintenant mise en grand danger.

Ervin Laszlo


Traduction française: Jean-Louis Bonneure


Ervin Laszlo est fondateur et président du Club of Budapest. Les membres de ce think tank mondial, avec qui il échange fréquemment, incluent le Dalaï Lama, le réalisateur Milos Forman, Jane Goodall, Mickhaïl Gorbatchev, Bianca Jagger, Zubin Mehta, Desmond Tutu et Elie Wiesel.