
Notre monde actuel,
essentiellement basé sur la rentabilité, l'argent, le profit, la compétitivité,
la rationalité, l'égoïsme, l'accumulation de savoirs, les technologies de plus
en plus sophistiquées est un monde essentiellement « masculin » nous
conduisant vers davantage d'inégalité, d'aliénation et de violence Les progrès
technologiques et intellectuels actuels n'aident pas l'homme à s'épanouir, à
moins souffrir, ni à devenir plus conscient et semble même faire reculer la
démocratie. Toute la dimension « féminine » de l'être humain est niée
et cela entraîne une fragmentation intérieure profonde au sein du monde, de la
société et de la psyché humaine. Nous entendons par « masculin » et
« féminin » les deux énergies psychiques fondamentales présentes en
l'homme et en la femme mais aussi dans le monde et qui doivent réaliser une
union harmonieuse pour parvenir à l'harmonie, la paix et l'expérience de la
non-dualité. L'éducation actuelle se fixe pour objectif de former les futurs
citoyens du monde en basant sa pédagogie sur l'accumulation de savoirs, la
réussite, l'uniformité, la compétitivité sans se préoccuper de l'histoire de la
personne, de sa sensibilité, ni de son épanouissement. L'éducation actuelle
n'aide pas l'individu à devenir une personne qui s'interroge sur le sens
profond de l'existence et les véritables valeurs de la vie.
Une prise de conscience des
dangers du monde actuel devient urgente pour éviter le chaos et la psychose
générale, au sens d'une dissociation du moi ; mais comment faire émerger
une conscience plus vaste, plus profonde pouvant éveiller l'homme à une autre
vision du monde pouvant le mener vers la discrimination, la dissidence, la
responsabilité, l'autonomie, l'intégrité, la tolérance, la lucidité et le sens
des valeurs ?
L'éducation à un rôle important à
jouer dans l'éveil de la conscience humaine car éduquer dans son sens latin
d'educare, c'est-à-dire "prendre soin", c'est pouvoir accompagner
l'enfant ou la personne sur le chemin de la connaissance de soi, c'est lui
donner l'autorisation de grandir, de se développer pour devenir auteur de sa
vie dans le sens de la faire croître, de la fonder et de la créer. Il est
impossible de devenir un véritable citoyen du monde si nous ne nous ouvrons pas
à une connaissance totale du monde et de nous-mêmes.
Le processus d'ouverture et
d'évolution de la conscience passe par une reconnaissance et une valorisation
de la dimension « féminine » en l'homme, une réhabilitation de tout
ce qui est « inconscient », sensible, créatif, symbolique, invisible,
non rationnel, non conceptuel, non scientifique… Il s'agit de réunir et
d'accorder tous les aspects de l'être humain : l'ombre et la lumière, le
conscient et l'inconscient, le masculin et le féminin, le visible et
l'invisible, pour parvenir à l'équilibre qui crée la stabilité des énergies
intérieures et qui ouvre à l'expérience spirituelle d'une conscience plus
large, d'une individuation de soi-même d'avec l'inconscient collectif en même
temps qu'une reliance au monde dans sa totalité. Un être réalisé est celui qui
fait l'expérience intérieure, de l'union harmonieuse et transformative, c'est-à-dire
alchimique, des contraires en lui-même et devient conscient, à chaque instant,
qu'il n'y a pas de séparation entre son unicité personnelle et la totalité du
monde.
L'éveil consiste en un
cheminement intérieur de connaissance de soi qui réunit le psychologique le
spirituel. Il s'agit, si l'on commence le chemin par une pratique spirituelle
et que l'on fait l'expérience, grâce aux techniques de méditation, de l'éveil, c'est-à-dire
de la reconnaissance directe de notre nature essentielle, du Soi, de ne pas
croire que le chemin est terminé mais d'intégrer, d'actualiser cette expérience
afin de la vivre à chaque instant de notre vie et dans tous les domaines de la
vie. Jack Kornfield nous parle de cette difficulté, après avoir effectué une
retraite et s'être isolé des réalités du quotidien pour vivre l'extase
intérieure et la connexion avec le Soi, de revenir aux réalités concrète, au
quotidien. En effet, la pratique spirituelle peut ouvrir profondément la
personne qui, dans un cadre protégé de retraite spirituelle, va se sentir
libérée des compulsions névrotiques et des conditionnements mais qui,
lorsqu'elles se confrontent à nouveau aux réalités sociales et aux exigences de
la vie matérielle, réactualisent des réactions émotionnelles dues à leurs
problèmes psychologiques non résolus. Elles peuvent alors prendre conscience
que leur expérience spirituelle reste superficielle et qu'elle n'est pas
intégrée, vécue, dans les zones les plus profondes de l'être. Shri Aurobindo
disait que « La réalisation en elle-même ne transforme pas nécessairement
l'être en son entier… On peut avoir quelques lueurs de réalisation au sommet
spirituel de la conscience mais les parties inférieures restent ce qu'elles sont ».
Devant la montée d'un monde
déshumanisé, dénué de sens et de valeurs, l'homme, à qui l'on demande de plus
en plus de nier sa dimension intérieure et spirituelle, prend de plus en plus
conscience de son mal-être, de sa fragmentation intérieure, de ses conflits, de
sa souffrance. La démarche psycho-thérapeutique actuelle n'apporte qu'une
réponse limitée à la demande de sens et de connaissance de soi ; une
ouverture doit se faire tant dans les universités que dans les monastères
incluant l'éveil vers une spiritualité laïque et la reconnaissance de l'être
essentiel en l'homme mais cela ne pourra s'effectuer qu'avec une véritable
psycho-pédagogie de l'éveil et des éducateurs, des maîtres qui auront emprunté
le chemin vers la réalisation de soi et auront réfléchi aux processus menant
vers cette réalisation intérieure.