samedi 2 mars 2013

Les beaux jours de Summerhill


 
Une enquête de Marion Van Renterghem.
Dans l'euphorie libertaire de l'après-68, l'école autogérée fondée par l'Ecossais Alexander S. Neill a enflammé les imaginations et nourri les discussions pédagogiques. Le débat qu'elle a contribué à lancer sur les « droits de l'enfant » est loin d'être clos.

Mis à jour le lundi 21 février 2000 - Le Monde

Tout baba-cool, anarchiste, gauchiste ou « crypto » qui se respecte l'a eu, à un moment ou à un autre, dans sa bibliothèque. Trente ans plus tard, il est rare que ce best-seller mythique ait résisté au ménage des étagères, mais personne n'évoque les Libres enfants de Summerhill sans esquisser un sourire attendri. On y lit l'expérience de l'Ecossais Alexander S. Neill, directeur de l'école anti-autoritaire de Summerhill, qu'il fonda en 1921, en Allemagne, avant de lui trouver sa place définitive dans un coin perdu de la région anglaise du Suffolk. De réputation internationale, l'école était restée longtemps l'objet d'observation privilégié d'une communauté de francs-tireurs. Lorsque le livre de Neill paraît en France, en 1970, dix ans après une première publication à New York, un an avant celle d' Une société sans école, d'Ivan Illich (Seuil), qui met aussi en question le rapport traditionnel à l'autorité, l'époque est mûre : il tombe à pic dans l'euphorie libertaire de l'après-68.

On se réjouit d'imaginer la caricature qu'aurait pu faire de Summerhill le romancier Michel Houellebecq comme il l'a faite, dans Les Particules élémentaires, de ce camp de naturistes posthippies où les vacanciers passent leurs journées à hésiter nonchalamment entre l'atelier philosophique ou le bain collectif, tout nus dans la piscine. A Summerhill, décrit Neill, les pensionnaires âgés de cinq à seize ans sont libres d'aller aux cours ou de ne pas y aller. Enfants et adultes vont à la piscine ensemble - tout nus, si ça leur dit. Personne n'interdit d'insulter les professeurs ou de les embrasser, de faire des cabanes ou du vélo plutôt que des mathématiques. La sexualité n'est pas un tabou. Les règles de l'établissement sont votées au cours d'assemblées générales hebdomadaires où le suffrage de chaque élève, quel que soit son âge, a le même poids que celui d'un adulte ou du directeur. « Ouah, super ! », s'exclament tous les enfants à qui l'on conte cette merveilleuse histoire.

Mais, depuis quelques années, Summerhill bat de l'aile. Les inspecteurs de l'éducation nationale britannique s'obstinent à vouloir sa peau. Par un amusant retournement politique, c'est le gouvernement travailliste au pouvoir qui s'acharne contre cette école délibérément progressiste, au nom du combat prioritaire que livrent Tony Blair et son ministre de l'éducation, David Blunkett, pour améliorer un système scolaire déjà très critiqué. Et ce sont les conservateurs qui se font ses plus ardents défenseurs, au nom de leur lutte pour le maintien de l'enseignement libre. En mai 1999, une journaliste du Times s'indignait du « zèle puritain » d'un gouvernement soudain « hystériquement dictatorial », prêt à payer à prix d'or « des hordes d'inspecteurs » et pour qui Summerhill sert de bouc émissaire à ses propres échecs en matière d'éducation. « Selon quel principe, écrit-elle, usons-nous d'un marteau-piqueur pour écraser cette petite noix ? »

Trente ans plus tôt, le débat n'était pas posé en ces termes. Contre une éducation rigide et moralisatrice, l'exemple de l'école autogérée de Summerhill enflammait l'imagination et les débats pédagogiques des contestataires venus du gauchisme non jacobin ou des « désirants » subversifs de l'ultra-gauche. Paru dans la collection pédagogique « Textes à l'appui » de Maspero, l'éditeur-symbole de l'engagement gauchiste, Libres enfants de Summerhill ne quitte pas la tête des meilleures ventes tout au long des années 70 et avoisine les 400 000 exemplaires en dix ans. « Inutile de préciser que ça a été le succès historique de la maison... Les ventes, chez nous, c'était rarement plus de 2 000 », se souvient François Maspero, tout en avouant n'avoir publié le manuscrit qu'avec un entrain modéré.

Micheline Laguilhomie, la traductrice, à qui Summerhill a rapporté de quoi vivre pendant dix ans, comme elle le raconte joyeusement, s'était pourtant vu refuser le texte (déjà publié en vingt langues) partout où elle l'avait proposé. En France, la presse généraliste ne salue pas immédiatement la parution du livre. Quelques voix s'enflamment : Jacques Bens dans La Quinzaine littéraire, Madeleine Chapsal dans L'Express : « Pourquoi, écrit celle-ci, une expérience aussi positive, aussi nécessaire (...) est-elle si rare ? » Le bourdonnement le plus spectaculaire a lieu dans les librairies d'extrême gauche, telles, à Paris, Parallèle ou La joie de lire, la librairie de Maspero où l'on vendait généralement 10 % du tirage des ouvrages de la maison d'édition. « Mais ceux qui m'ont le plus parlé de Libres enfants de Summerhill , raconte François Maspero, ce sont mes enfants. Ils me sortaient des phrases du livre pour me dire que je les traumatisais. Ce n'est pas moi qui le leur ai donné à lire... »

Laisser toute sa place au désir de l'enfant, tel est le principe fondamental de Summerhill. A l'origine de ce principe, Neill s'inspire d'une sorte de rousseauisme pragmatiste et coloré de la théorie psychanalytique de son ami Wilhelm Reich : présupposer, contre Freud, que la pulsion première de l'enfant est bonne et non agressive. Qu'une fois les conditionnements sociaux écartés, rendus à la liberté de leur désir, les enfants retrouvent nécessairement leur nature positive. Ouvrez la cage, ils seront bons : « Pourquoi l'homme hait-il et s'épuise-t-il en guerres, alors que les animaux ne le font pas ? », s'interroge Neill, qui n'hésite pas à le dire carrément : « Les livres sont ce qui compte le moins à l'école. »
A l'école du bonheur, l'apprentissage est subordonné au désir et le savoir considéré comme sans rapport avec l'épanouissement de l'individu. « Que peuvent nous apporter des discussions sur le français, l'histoire ancienne ou Dieu sait quoi encore », écrit Neill, quand l'essentiel est « l'accomplissement naturel de la vie ? » Mais, précise-t-il, la liberté n'est pas l'anarchie. La soixantaine de pensionnaires de Summerhill constitue une petite communauté démocratique, responsable de ses lois et de leur application. On est libre de sécher tous les cours, pas de perturber le travail des autres. La liberté ainsi apprise est censée consolider le postulat de départ : l'enfant ne fait que ce qu'il désire, et ce qu'il désire faire, il l'accomplit d'autant mieux.
Dans les années qui suivent la parution du livre, Summerhill se met à susciter une telle curiosité que l'école, symbole de la pédagogie anti-autoritaire, devient un lieu de pèlerinage. Hippies ou militants viennent de tous les coins du monde observer ces gamins exemplaires et folkloriques.
Parallèlement, des débats houleux s'enchaînent autour de l'oeuvre éducative d'A. S. Neill. Au point d'en faire à nouveau un livre : Pour ou contre Summerhill (Payot, 1972). On y trouve de tout. Un directeur de l'instruction publique en Californie dit préférer « enrôler [ses] enfants dans un bordel plutôt que de les envoyer à Summerhill » ; un père jésuite voit là « un livre sacré, plein de sagesse, d'amour ».
Etalés sur plusieurs années, les articles de presse de l'époque donnent une idée de la tempête. Par hostilité de principe à l'institution, la gauche d'inspiration libertaire se montre majoritairement favorable à l'expérience, mais les clivages ne sont pas si simples. C'est, par exemple, dans l'hebdomadaire satirico-libertaire Charlie Hebdo, sous la plume d'Isabelle, que l'on trouve la réaction la plus radicale à Summerhill, contre la liberté « illusoire » de ces gamins tenus à l'abri des problèmes du monde : « Chaque fois que je parle d'éducation, je reçois quinze lettres m'enjoignant de lire Summerhill comme on recommanderait le Kama-sutra à une impuissante. (...) Y a du gros boulot à faire pour changer la société, et c'est pas des trop bien dans leur peau, prépsychanalysés, monomaniaques, ramollos unijambistes de la tête, si j'ose dire, comme les anciens enfants de Summerhill qui pourront le faire. »
Que reste-t-il de cet « effet-bombe » ? Par rapport au courant de l'« éducation nouvelle » apparu au tout début du siècle, plus directif que Summerhill et auquel sont rattachés les noms de Montessori, Decroly ou Freinet, « Neill est allé plus loin, explique le directeur de l'Institut national de recherche pédagogique (INRP), Philippe Meirieu. En se référant à la psychanalyse, il n'a pas pris en compte seulement les besoins de l'enfant mais ses désirs ».
Quelques lieux parallèles pour élèves en difficulté et enseignants rebelles à l'institution, tel le lycée expérimental de Saint-Nazaire fondé par un pur « anar », Gabriel Cohn-Bendit, se réclament encore de Summerhill. Plus généralement, ce modèle de l'école alternative a contribué à essaimer une idéologie qui fait son chemin, celle des « droits de l'enfant ». Jean-Pierre Le Goff, dans Mai 68, l'héritage impossible (éd. La Découverte), en dénonce les aspects pervers, y voyant le triomphe d'un « culte de la subjectivité désirante au détriment de la référence au monde commun ». Au-delà de la question pédagogique, le débat lancé par Summerhill sur la prise en compte du désir de l'enfant n'est pas clos. Sur ce point, conclut Philippe Meirieu, « Neill a gagné ».

Bibliographie
- Libres enfants de Summerhill, d'A. S. Neill. Hart Publishing (New York), 1960 ; Maspero, 1970, coll. « Textes à l'appui » dirigée par Fernand Oury, Aïda Vasquez et Emile Copfermann.Préface de Maud Mannoni. Rééd. Gallimard, « Folio essais » n°4.
- La Liberté, pas l'anarchie, d'A. S. Neill (suivi de : « A propos de Summerhill », de Bruno Bettelheim). Hart Publishing (New York) 1966, Payot, « Petite bibliothèque », 1970.
- Neill ! Neill ! Peau de mandarine !, d'A. S. Neill(autobiographie). Hart Publishing (New York) 1972, Hachette, 1980.
- Pour ou contre Summerhill (dossier). Hart Publishing (New York), 1970, Payot, « Petite bibliothèque », 1972.
- Voir aussi le documentaire télévisé de Bernard Kleindienst, Les Enfants de Summerhill (Prod. Les Films de l'Interstice).

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