mercredi 21 janvier 2015

22h, des volcans ou l'enthousiasme sans limites

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Ceci n'est pas un billet de réflexion, mais le bref témoignage amusé d'une expérience parmi tant d'autres. Hier soir, alors que nous allions nous coucher, mon fils réclame la lecture de "L'imagerie de la montagne" - d'ailleurs, je recommande cette collection, très bien faite, d'ouvrages aux Ed. Fleurus, toujours très instructifs. 
Nous explorons donc la naissance des montagnes, et par là la tectonique des plaques. S'en suit une première rafale de questions, telles que : "comment sont ces plaques?", "et d'où viennent les tremblements de terre?", "Et le Japon?" On se rabat donc sur "L'imagerie de la Terre", avec la formation de la planète, des plaques, les continents, etc. 
Nous revenons ensuite aux montagnes, et en particulier aux volcans. Seconde rafale de questions: "Mais d'où vient la lave?", "Pourquoi y a t'il du feu?" De retour dans l'imagerie de la terre, nous revenons à la naissance de la planète, etc. 

Ce qui est fascinant dans cet épisode, c'est d'observer la capacité d'un enfant à questionner, là où nous, adultes, nous prenons souvent les savoirs pour acquis, car nous avons appris de façon compartimentée. Tandis qu'un enfant de 4 ans s'interroge sur les tenants, les aboutissants, et à la manière d'un chercheur, questionnant sans cesse la moindre chose. C'est ce processus de questionnement et de recherche qui nourrit les apprentissages - bien plus sans doute que la réponse établie, toujours en suspens d'une certaine manière, puisque nous ne cessons d'apprendre. C'est aussi cet enthousiasme -  intérêt, joie d'apprendre - qui est à l'origine de nos apprentissages, favorisant l'autonomie et la liberté.  

Tous les enfants possèdent ces capacités. Il suffit de les laisser faire, de les accompagner, et non de  les guider de manière dirigée. Nous nous passionnons et nous n'apprenons vraiment que ce que nous avons choisi, par intérêt propre, d'apprendre. Aussi, préserver cette part d'autonomie et de liberté est essentiel pour des apprentissages durables, mais surtout pour nourrir cet enthousiasme et cette joie  d'apprendre, tout au long de la vie. Ainsi, tout est lié, relié, interdépendant : apprentissage, autonomie, joie, enthousiasme... 

vendredi 9 janvier 2015

Etre confronté à la violence, et choisir la paix et l’amour

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Accompagner dans la compréhension

Face aux événements de ces derniers jours, comment aborder la violence avec ses enfants ?

Pour les tout petits, il sera préférable de les protéger au maximum de ces événements et de ne pas les exposer aux images des écrans. Ils n’ont pas la possibilité de traiter rationnellement ces informations, et cela peut engendrer un traumatisme. Mais s’ils posent des questions, il sera préférable et plus sain d’en parler plutôt que d’en faire un sujet tabou – à partir duquel l’enfant pourrait fantasmer et imaginer tout et n’importe quoi.
Pour les plus grands, qui auront accès d’une manière ou d’une autre à des informations, expliquer clairement et simplement les événements, et insister également sur leur caractère exceptionnel.

Il ne suffira pas de raconter les événements, ils voudront comprendre, donner du sens à ceux-ci, et poseront des questions, auxquelles il faudra répondre avec grande attention. Et là, le danger serait de donner dans une version manichéenne de la situation - il y a des gentils et des méchants - ou de stigmatiser les représentants d’une religion, etc. Prenons garde à l’instrumentalisation de la situation par des médias ou des politiques.
Prenons le temps d’expliquer que personne ne nait violent, mais que bien souvent, les personnes qui commettent de tels actes ont manqué d’amour, de reconnaissance, de tendresse. Ce sont des personnes blessées, qui n’ont trouvé une raison d’exister qu’à travers la violence. Il sera aussi évident de condamner fermement la violence : en aucun cas elle n’est acceptable, en aucun cas elle ne peut être une réponse.

Notre rôle de parent n’est pas de préparer nos enfants à la violence de ce monde, mais bien au contraire, de leur permettre de vivre leurs émotions, de les accompagner dans l’autonomie afin qu’ils soient des adultes épanouis et heureux, qui changeront le monde.


Accompagner dans les émotions

Comme le disait François Héritier, la confiance et la sécurité font partie des besoins vitaux de l’homme ; ces besoins sont ébranlés, lorsque nous prenons conscience que la violence et le mal existent, et pourraient se reproduire plus près encore de chez nous, ou même au sein de notre foyer.
Alors, l’écoute et le dialogue sont primordiaux : un enfant insécurisé aura sans doute besoin d’en parler à de nombreuses reprises, il posera des questions. Il aura besoin d’être rassuré, câliné. Soyons attentifs à cela durant quelques temps.
Gardons aussi à l’esprit que de toute évidence, même protégés, les enfants seront sensibles au climat d’insécurité, de tristesse, de peur. Il est possible dès lors qu’ils se déchargent à partir de petits événements paraissant insignifiants de prime abord.
Il ne s’agit en aucun cas, sous le choc de nos propres émotions, de leur transmettre nos peurs – un travail sur celles-ci sera d’abord nécessaire, avant d’aborder la situation. Cela ne signifie pas qu’il ne faut pas montrer ses émotions, mais de manière responsable et saine.


Accompagner dans une éducation à la paix

Ces événements violents, qu’ils soient ici ou ailleurs, sont toujours un rappel de l’importance de semer des graines de paix dans l’éducation : que celle-ci ne soit pas un vœu pieux, mais une réalité concrète. L’éducation doit semer, préparer, toujours nourrir la paix. L’éducation doit rassembler dans un vivre-ensemble.

« Aborder le sujet de l’éducation pour la paix à un moment aussi critique que celui-ci, où la société est sous une permanente menace de guerre, peut paraître témoigner de l’idéalisme le plus naïf. Je crois pourtant que poser les fondements de la paix pour l’éducation est la façon la plus efficace et la plus constructive de s’opposer à la guerre. »
Maria Montessori

Et comme toujours, ce travail de longue haleine commence par nous-mêmes : accueillons nos propres émotions de colère et de peur, et choisissons la confiance et la paix. Lorsque nous sommes confrontés à de telles situations, je pense que nous avons une part de responsabilité (et non de culpabilité) : soyons solidaires, de toutes les victimes – ce qui inclut absolument tout le monde, et pas seulement ceux que nous appelons victimes au sens premier du terme. Sans leur dénier la responsabilité de leurs actes criminels, les tueurs sont également victimes de leurs choix et de leur violence.
La situation peut sembler pessimiste, mais en favorisant une éthique de la responsabilité, chacun peut se sentir investi d’un rôle à jouer dans la prévention de la violence.
La vie est précieuse... 

"Je ne vois pas d'autre issue : que chacun de nous fasse un retour sur lui-même et extirpe et anéantisse en lui tout ce qu'il croit devoir anéantir chez les autres. Et soyons bien convaincus que le moindre atome de haine que nous ajoutons à ce monde nous le rend plus inhospitalier qu'il n'est déjà."

Etty Hillesum

mercredi 31 décembre 2014

L’écran et la vraie vie

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« Hâte-toi de bien vivre et songe que chaque jour est à lui seul une vie. »
Sénèque, Lettres à Lucilius.

Qu’est ce qu’un écran ? Selon le dictionnaire Larousse, entres autres, il s’agit de ce qui « Ce qui s'interpose, s'intercale et dissimule » ou encore de « Tout ce qui arrête le regard, qui dissimule, empêche de voir »[1].

Pourtant, la technologie est un outil intelligent, formidable, pratique, créatif, souple ; un support intéressant : il s’agit en cela d’une révolution, ou même d’un changement de civilisation, comme le suggérait Michel Serres, à propos de Petite Poucette[2]. Les savoirs sont démocratisés, accessibles ; nous avons accès à des bibliothèques entières, aux musées, à de la musique, à des cours universitaires, à des revues en ligne, à des archives, des encyclopédies, à la culture du monde entier… tout cela depuis notre écran. La communication et la vie quotidienne sont infiniment facilitées, tant d’un point de vue personnel que professionnel.

Mais il y  a un réel problème lorsque nous devenons dépendants et que nous sommes envahis par les écrans – car alors, nous ne les maîtrisons plus, nous devenons les esclaves d’une servitude volontaire. « Selon une étude britannique, 66% des utilisateurs de smartphones ressentent une souffrance s'ils doivent s'en passer »[3]. Les Smartphones ne seraient-ils pas nos nouvelles idoles ? Pour celles-ci, nous sommes prêts à bien des choses.

Ainsi ces adolescents (et même des adultes), ayant remplacé leur doudou par un Smartphone[4]. Les selfies – pratique narcissique au possible[5] – des adolescents ou jeunes adultes postés chaque jour. Le Smartphone est devenu un chapelet, un alter-ego, un autre nous, tant il est investi affectivement[6]. Ces adultes qui ne sont plus capables de partager un moment sans avoir recours à leur portable pour vérifier leurs mails. Ou ces personnes en visite dans un musée ou dans tout autre beau lieu, photographiant tout avec leur appareil, et répondant au téléphone[7]. Ou encore lorsque nous étalons notre vie privée tous les jours sur les réseaux sociaux, dans l’illusion d’avoir une quelconque reconnaissance ; tandis que vie privée et vie publique ne sont plus clairement délimitées. Et ces parents, toujours un Smartphone à la main, présents, mais si absents à leurs enfants[8]. Ou encore, ces enfants, que l’on met au lit avec une tablette... 

Et pourtant, l’indifférence grandit – comme le montrent ces vidéos, de plus en plus courantes, filmées à partir de Smartphones, montrant un accident ou une agression lors de laquelle personne n’intervient. De même, notre rapport au temps est bouleversé : nous sommes dans l’ère du « tout, tout de suite », de la réaction immédiate, car nous sommes en principe joignables partout, tout le temps. Ce rapport au temps, dans l’instantané, est une source de stress importante. Les cas de burn-out et de dépression sont démultipliés ces dernières années. Les technologies sont censées nous faire gagner du temps, mais elles nous en font perdre, car nous y passons trop d’heures. Une autre question importante est aussi de se demander qui contrôle ces médias, ces technologies, et quels sont les messages qui y sont véhiculés ? Le rapport que nous entretenons à l’information, qui ne laisse plus de place au recul, à la réflexion, à la vérification, est dangereux, car il y a risque de manipulation, de propagande – nous nous contentons du « prêt à penser », de la « pensée du zapping »[9]. De plus, nous souffrons de sur-information, de sur-sollicitation, dont nous ne parvenons pas à faire un tri. Il est intéressant de noter que les enfants des directeurs des sociétés high-tech américaines n’ont pas accès aux écrans et sont scolarisés dans des écoles Waldorf-Steiner[10], où est mise à l’œuvre une pédagogie traditionnelle. Par ailleurs, les neurosciences ont démontré qu’écrire sur du papier, et non à l’ordinateur, représentait un avantage cérébral important[11], le nombre de connexions neuronales étant démultiplié de façon exponentielle – ce phénomène accroissant entre autres créativité et mémoire.

L’écran, par essence virtuel, ne nous cacherait-il pas, tout simplement, de la vraie vie et de nous-mêmes ?

J’apprécie cette citation du poète Christian Bobin, dans laquelle  nous pourrions ajouter le Smartphone :
« J'ai toujours craint ceux qui ne supportent pas d'être seuls et demandent au couple, au travail, à l'amitié voire, même au diable ce que ni le couple, ni le travail, ni l'amitié ni le diable ne peuvent donner : une protection contre soi-même, une assurance de ne jamais avoir affaire à la vérité solitaire de sa propre vie. Ces gens-là sont infréquentables. Leur incapacité d'être seuls fait d'eux les personnes les plus seules au monde. »
L’épuisement

Comme pour tout, il est question de trouver un équilibre, de rester maître de son usage, de s’offrir des temps de pause ou même de retraite. Prenons, avant tout, le temps de vivre, loin des écrans. D’être présent, à nous-mêmes et aux autres. Reconnectons-nous plutôt à notre nature profonde, à notre cœur, et à la nature. Le bonheur est fait de choses simples : un bon livre, un repas partagé, une balade en foret, de la belle musique… C’est de tout cela dont nous nous souviendrons, et dont nos enfants se souviendront : des temps de qualité, de présence, de l'amour. Alors, nous sommes dans le cœur de la vie. Echappons-nous, car la vie n’attend pas.


mardi 30 décembre 2014

La joie de la simplicité


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La simplicité est une démarche philosophique, écologique, humaniste, voire spirituelle et poétique, qui prône un retour à l’essentiel. Elle est déjà présente chez des penseurs tels que Tolstoï, Ruskin ou encore Bergson. Il s’agit d’une véritable éthique, qui répond à la question du « comment doit-on vivre ? », recherchant les « vraies » richesses de la vie, telles que l’épanouissement personnel, la relation à la nature, etc. « Mieux que l’amour, l’argent, la gloire, donnez-moi la vérité. » demandait Thoreau.

Il nous est nécessaire de nous désencombrer, de privilégier l’être à l’avoir et le faire, les apparences, la superficialité, le gaspillage, qui nous emprisonnent et nous aliènent. Nous privilégions alors la valeur à la médiocrité, la beauté à la vulgarité, le bon sens naturel à l’absurdité et à la bêtise – car la simplicité n’est pas simplisme mais intelligence du vivant. Il s’agit d’un questionnement émancipateur, qui permet de distinguer les besoins réels des désirs d’accumulation, de remettre en question les préjugés de l’apparence, les mirages de la publicité et les tentations de la superficialité. Apprécions et remercions pour ce que nous avons, mais n’en soyons pas les prisonniers.
Il est essentiel de revoir notre rapport à la nature et aux objets, pour être dans une relation juste et bienveillante. Pour Thoreau, la nature est la source de morale, de sagesse spirituelle, et l’homme a tout à y gagner : en préservant la nature, il est aussi question aussi de préserver sa propre nature, sage et morale.
En favorisant l’être, je nourris donc, à moi-même et aux autres, des relations d’authenticité, d’empathie et de présence réelle. Dès lors, nous sommes alors dans la rencontre et la reconnaissance mutuelle.

Ce cheminement mène à l’autonomie, et permet de quitter les pensées de peur pour entrer dans la confiance. Alors, nous sommes libres, et nous connaissons l’abondance réelle, qui est richesse véritable, synonyme d’authenticité, de qualité, de beauté.  « Développe en toi l’indépendance à tout moment, avec bienveillance, simplicité et modestie. » conseillait Marc-Aurèle.

Quittant la frénésie systématique et esclavagisante de notre époque compulsivement  surfaite, nous nous recentrons, pour pratiquer l’agir juste au temps juste ; il s’agit de ne plus réagir sans réflexion, mais d’agir avec sagesse, justesse, douceur. Et parfois même, de pratiquer l’art de ne rien faire. La sieste, le repos, le silence et la solitude, la rêverie,  sont invités avec joie dans une vie de simplicité.

On peut également voir une opportunité pour la créativité : de peu, nous pouvons créer de grandes choses. Possibilité que nous n’avons plus lorsque nous sommes dans le tout prêt ou le tout fait – qu’il s’agisse d’objets ou de pensées, de réel ou d’imaginaire. Choisissons des objets – ou jouets – simples, nobles, naturels, qui nous correspondent vraiment. Choisissons des nourritures éveillant et embellissant notre conscience.

La simplicité offre aussi l’opportunité de l’émerveillement de toute chose : une abeille butinant, un rire d’enfant, le printemps revenant. L’émerveillement est étonnement et fraicheur de l’âme. Ainsi disait Barjavel : « Il ne suffit pas d'être en vie, il faut être vivant. C'est à dire savoir à chaque instant qu'on est au cœur d'un prodige et être en contact, en harmonie avec lui. Pourtant chacun de nous est au centre de tout, au milieu de l'univers entier. Chacun de nous possède les portes que le créateur (ou la nature, comme l'on voudra) lui a données pour y pénétrer. Mais nous oublions de les ouvrir. Pour ma part, je suis sans arrêt ébloui par le phénomène de la vie. »[1]

L’art de vivre simplement signifie aussi et surtout expérience poétique. Ainsi l’écrit Hölderlin : « l’homme vit sur la terre poétiquement. » Car la poésie a pour fonction de nous rendre voyants, conscients, et plus humains aussi. La poésie n’est-elle pas, après tout, le langage qui échappe aux conditionnements et aux règles, pour revenir, dans un éclair de simplicité, à la parole essentielle?

Nous terminerons par ce passage d’Edgar Morin, dans le sixième tome de La Méthode, qui résume parfaitement l’esprit de cet article :

« Vivre, c’est vivre poétiquement.
L’état poétique est un état de participation, communion, ferveur, amitié, amour qui embrase et transfigure la vie. Il fait vivre à grand feu dans la consumation (Bataille), et non à petit feu dans la consommation.
L’état poétique porte en lui la qualité de la vie, dont la qualité esthétique qu’il peut ressentir jusqu’à l’émerveillement devant le spectacle de la nature, un coucher de soleil, le vol d’une libellule, devant un regard, un visage, devant une œuvre d’art…
Il porte en lui l’expérience du sacré et de l’adoration, non dans le culte d’un dieu, mais dans l’amour de l’éphémère beauté.
Il porte en lui la participation au mystère du monde. »



[1] Interview de René BARJAVEL dans France-Soir Magazine du 13 octobre 1984 (n°12.493)

lundi 29 décembre 2014

Les rêveries de l’enfance

Chagall, Le Cantique des Cantiques

L’on associe souvent, avec raison, la rêverie à l’enfance. Nous avons en mémoire ces belles heures durant lesquelles nous rêvassions, un peu hors du temps, à tout et à rien, vagabondant en esprit dans un vaste monde invisible.

Généralement, dans le contexte de productivisme performant effréné que nous connaissons, le temps dévolu à la rêverie est perçu comme inutile ; les expressions telles que « être dans les nuages » ou « être dans la lune », couramment utilisées pour désigner l’état du rêveur font référence à l’astre nocturne, aux éléments air et eau, liés, dans la psychanalyse jungienne, à l’inconscient, à l’intériorité, à ce qui est caché.

Et pourtant, cette rêverie, phénomène naturel, est pleinement active, voire  bouillonnante ; elle entretient des liens étroits avec l’imagination, l’imaginaire, la confiance, la créativité ; en cela, elle est la matrice même de toute fiction. Elle n’est pas négation ou fuite du réel, mais une certaine approche de la réalité qui ose la défier et la dépasser. La rêverie nourrit la pensée dirigée et consciente, enrichit l’activité mentale, et ancre même les apprentissages. Elle offre un espace infini de liberté, sans limites ni contraintes, apprivoisant les ailes de la solitude, et la rendant féconde. Mais il s’agit aussi d’un espace de jeu créé à partir d’images, un jeu libre et vivant. 

La rêverie fait partie intégrante d’une éducation de l’être : elle ouvre une porte vers soi, vers son potentiel et sa conscience, dès lors émerveillée de sa grandeur et de son immensité. Il s’agit d’une voie autonome vers soi, d’une voie spirituelle, reliant méditation et contemplation, en quête de soi.

Mais la rêverie n’est pas l’apanage de l’enfant : en grandissant, nous continuons à rêvasser, c’est à dire à penser de façon non dirigée, notamment lors d’actions mécaniques. La vie ne serait-elle pas bien monotone, sans rêverie ? Mais plus profondément: celui qui a su grandir sans cesser de rêver est un être qui ne vieillit pas, toujours relié à sa source d’enfance. Il aura les ressources pour dépasser les conflits, les désillusions, la désespérance.

Bachelard a développé (et rêvé) une poétique de la rêverie : « L'enfant se sent fils du cosmos quand le monde humain lui laisse la paix. Et c'est ainsi que dans ses solitudes, dès qu'il est maître de ses rêveries, l'enfant connaît le bonheur de rêver qui sera plus tard le bonheur des poètes. » 

Mais en fait, bonheur de tout être conscient, qui vit et crée pleinement son existence, se nourrissant à sa source – la rêverie est alors rempart contre, et échappe à l’indifférence, l’ennui, la lassitude, l’inertie ; elle participe à l’équilibre psychique, accroit la sensibilité, la beauté - et la vie elle-même. C’est un geste d’enfance que d’avoir l’audace de vivre pour la beauté du geste, pour la beauté de l’existence. Pour Bachelard, « La rêverie poétique nous donne le monde des mondes. »




mardi 23 décembre 2014

Avec une infinie tendresse

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La tendresse est une qualité de présence : une qualité de regard, d’écoute, de contact – ou même de silence. La tendresse s’offre souvent délicatement, par un sourire ou une caresse, ou par une étreinte : elle s’inscrit toujours dans la rencontre confiante du corps. Par un geste, j’ouvre une porte de mon cœur vers un autre cœur : de corps à cœur, d’âme à âme. En cela, elle est aussi contemplation active. Par la tendresse, dans ce présent, je crée un instant d’éternité – un espace temps hors de portée de la course effrénée menée par tous, une respiration rafraichissante.

En grec, tendresse se dit storgê, (tendre vers, aller vers) et signifie amour qui ne prend pas, qui accueille, qui consolide ; car la tendresse fait le choix d’aimer inconditionnellement, et d’offrir sa douceur sans attente, même si cela lui apporte souvent la gratitude.

Lorsqu’elle est destinée à soi, la tendresse mène à la confiance en soi, à l’estime de soi, à l’amour de soi. Soyons tendres avec nous-mêmes, nos vulnérabilités et avec notre enfant intérieur. La tendresse est besoin vital : qu’elle manque, et nous nous asséchons, nous dépérissons, nous sommes affamés. Mais que de douceur en sa présence nourrissante et guérisseuse.

Mais la tendresse est aussi un engagement profond dans la relation qui nous unit à l’autre, aux autres, au monde. Elle n’est pas mièvrerie, mais bien au contraire, force et puissance : elle ignore la peur, la dureté et la superficialité, et refuse plus encore l’indifférence. Sans celle-ci, aucun lien ne peut durer. La tendresse est profondeur et courage ; elle confère humanité, prenant le risque véritable de la rencontre, comme une invitation – laissant l’autre libre de l’accepter ou non, et l’accueillant avec empathie lorsqu’il expérimente sa propre fragilité ou des émotions violentes.

Et que dire de l’infinie tendresse avec laquelle nous devrions accompagner nos enfants ? La première tendresse dont nous faisons l’expérience est celle de la mère pour son nourrisson, qui rassure, console et berce des mois, des années durant. Nous grandissons en bienveillance et en sécurité, car elle nous offre un solide soutien et nous aide à croitre en autonomie et émancipation.


La tendresse est le langage privilégié du monde : regardons bien, et nous verrons les milliers de témoignages de tendresse offerts comme autant de grâces qui parsèment nos vies. Il suffit d’ouvrir ses yeux et surtout son cœur, car la vie est généreuse : tout est présent. « L’amour, ce n’est pas faire des choses extraordinaires, héroïques, mais de faire des choses ordinaires avec tendresse » a écrit Jean Vanier ; la tendresse exige vérité nue, humilité et simplicité. Et il y a fort à parier que c’est la tendresse qui, jour après jour, sauve le monde.

La socialisation en question

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La socialisation, selon le dictionnaire Larousse, se définit comme le « processus par lequel l'enfant intériorise les divers éléments de la culture environnante (valeurs, normes, codes symboliques et règles de conduite) et s'intègre dans la vie sociale. » Mais il est révélateur que ce terme corresponde aussi, entre autres, à la « collectivisation des moyens de production et d'échange, des sources d'énergie, du crédit, etc. » 


S’adapter, mais à quelle société, à quelles conditions ?

« Socialiser » se fait naturellement : au cœur du cercle familial, amical, et plus encore. Il s’agit de l’élan naturel et instinctif de l’homme à aller à la rencontre de l’autre. Mais nous ne parlons plus de socialisation naturelle lorsque celle-ci devient institution, obligation, ordre émis, dont les intentions sont douteuses. Pour quelles raisons veut-on socialiser à tout prix?

Autrefois, le discours officiel parlait de « civiliser » ou de  « faire œuvre de civilisation » : nous ne nous situons pas dans une perspective différente aujourd’hui. La socialisation est toujours l’apanage du pouvoir, et aujourd’hui, d’une société inégalitaire, indifférente, consumériste, en polycrise (et surtout en crise de sens). Elle socialise en produisant des individus dépendants, infantilisés, qui entretiennent des relations de pouvoir et d’ego, comme ils l’ont si bien appris en se « socialisant », dans un contexte de peur et de violence, en gardant le contrôle sur tous – à des fins de rentabilisation et de déshumanisation.

Comme le dit Krishnamurti, s’adapter à une société malade n’est pas un signe de bonne santé mentale. 

Par ailleurs, n’est ce pas aussi un prétexte pour rassembler de façon pratique les enfants,  les enfermant toute la journée dans un espace restreint[1] ? Sous prétexte d’efficacité dans les apprentissages, les enfants sont aussi  préparés au conditionnement, à la norme commune, et bien entendu aux rapports de domination, l’école devenant comme ailleurs le lieu de la lutte des egos pour enfin « exister ».

On a coutume d’opposer la socialisation à l’individualisation, sous prétexte que si l’enfant n’est pas socialisé, il sera égocentrique, égoïste, inadapté, incapable, mais c’est tout à fait l’inverse qui se produit : ayant toujours été obligé de s’ignorer et de ne pas s’écouter pour s’adapter et obéir au plus grand nombre, l’individu ne sait pas qui il est, il est alors influençable et fragile, et donc plus égocentrique.
Car cette « socialisation » forcée n’est pas sans conséquence pour les enfants : perte d’estime de soi, perte de confiance, peur de l’échec, du rejet, etc. Cela va de pair avec une anesthésie des consciences, de la créativité, et de la réflexion critique, un mépris des différences individuelles, du potentiel unique de chacun. Naturellement, certaines personnes sont plus introverties que d’autres, certaines ont le goût de la solitude ; or, ce droit ne leur est pas accordé – elles sont même alors suspectes !

Par ailleurs, n’est ce pas justement en forçant un processus de socialisation que l’on prend le risque de rendre asocial un individu ? Abîmé, ce dernier est mis au ban de la société, dans sa différence, pour avoir osé ne pas se soumettre au dogme. Asociaux, en vérité, nous le sommes tous, fondamentalement, car qui peut vraiment s’adapter à de telles normes et en être heureux ?

En fin de compte, ne parlons nous pas, dès lors, d’un mythe ? Nous sommes dans l’ordre  du récit imaginaire et de la croyance collective.


Une nouvelle définition de la socialisation : la reliance, pour un vivre ensemble authentique

La socialisation est donc un processus naturel : il s’agit d’aller à la rencontre de l’autre. Si nous accompagnons l’enfant de manière libre et autonome, cela se fait dans le respect de chacun, et des rythmes de chacun.
Si nous quittons nos habitudes de domination et de pouvoir et choisissons de nourrir des relations de bienveillance et de non-violence, alors nous pourrons vraiment parler de coopération, de co-création, de communauté, de solidarité. Alors, nous nous sentirons reliés aux autres, au vivant même, et par là responsables de tous. Voilà le sens d’une réelle socialisation : se sentir reliés les uns aux autres, tout en respectant le caractère unique de chacun ; il n’y a alors plus de compétition ou de lutte, mais partage et complémentarité.

Le cerveau, tout comme la vie sur terre, fonctionne sur des modèles de réseaux. Vivre signifie déjà intégrer des réseaux : famille, culture, ville, pays... réels ou entités virtuelles. Entrer en relation – avec un être humain, un animal ou un végétal, signifie aussi créer ou entrer dans de nouveaux réseaux, qui sont tous en interaction et interconnectés, d’une manière ou d’une autre, via une relation dialogique permanente. Bien que les neurosciences ou la physique quantique permettent aujourd’hui de mieux comprendre ces processus, nos connaissances sont encore lacunaires.

Reliance en soi avant tout, afin de reconnecter et rassembler tout nos parts – parfois contradictoires - en une unité, elle-même reliée au vivant. L’homme est par nature à la fois égocentrique et altruiste, homo sapiens et homo démens (Morin). Il est plus sage d’inclure toutes ces parties sans les juger, d’apprendre à vivre avec et de faire de son mieux. Maîtriser notre égocentrisme, notre égoïsme, cultiver notre altruisme, notre reliance. Nous devons vivre avec nos défauts, avec nos contradictions multiples, et en tirer le meilleur (le plus sage) parti. Edgar Morin parle à ce propos d’apprivoiser la « barbarie intérieure » de l’homme par une auto-éthique développée à partir de diverses composantes telles que l’auto-examen, l’autocritique, l’honneur, la tolérance, la lutte contre la « moraline » (Nietzsche), etc.

Selon Antonella Verdiani, dans son étymologie sanskrite, la reliance est également proche de la joie : la racine en est yuj, soit «l’union de l'âme individuelle avec l'esprit universel». De la joie individuelle dépend donc la joie universelle ; pour Spinoza, «La joie est le passage de l’homme d’une moindre à une plus grande perfection. »

Aujourd’hui, nous sommes invités, plus que jamais, à construire un mode de vie basé sur plus d’authenticité et de coopération, et peut-être plus proche aussi de la
vérité : une vie plus juste et authentique n’est-elle pas une vie plus vraie ? « Ce sentiment divin s’appellerait alors – humanité ! » écrivait Nietzsche.



[1] L’espace vital d’un chien dans un enclos est de 5m2, d’un poulet élevé en bio de 4m2, tandis que pour pour un enfant scolarisé en maternelle, une recommandation de 60 m2 pour 30 élèves, soit moins de 2 m2 par enfant, auquel on doit ajouter un enseignant et un Atsem (agent territorial spécialisé des écoles maternelles) (Source).