vendredi 12 décembre 2014

Want to be happy? Be grateful



"Une vie de gratitude, voilà ce qu'il faut. Et comment peut-on vivre avec gratitude ?En vivant, en devenant conscient que chaque instant est un moment donné, comme on dit. C'est un cadeau. Vous ne l'avez pas gagné. Vous ne l'avez provoqué en aucune façon. Vous n'avez aucun moyen de vous assurer qu'un autre moment vous sera donné, et pourtant, c'est la chose la plus précieuse qui puisse jamais vous être donnée, ce moment, avec toutes les opportunités qu'il contient. (...) 

Mais quoi que ce soit, si on saisit cette occasion, on y va, on est créatif, les personnes créatives sont comme ça, et ce petit « S'arrêter, regarder, avancer » est une graine si puissante qu'elle peut révolutionner notre monde. Parce qu'on en a besoin, on est aujourd'hui au milieu d'un changement de conscience, et vous serez surpris si vous -- je suis toujours surpris quand j'entends combien de fois ces mots de « reconnaissance » et de « gratitude » apparaissent. Partout vous le trouvez, une compagnie reconnaissante, un remerciement au restaurant, un remerciement au café, un vin qui est gratitude. Oui, je suis même tombé sur du papier toilette dont la marque est "Merci". (Rires) Il y a une vague de gratitude parce que les gens prennent conscience combien c'est important et comment cela peut changer notre monde. Cela peut changer notre monde de façon extrêmement importante, parce que si vous êtes reconnaissant, vous n'avez pas peur, et si vous n'avez pas peur, vous n'êtes pas violent. Si vous êtes reconnaissant, vous agissez avec le sentiment qu'il y a assez, et pas avec un sentiment de manque, et vous êtes prêt à partager. Si vous êtes reconnaissant, vous appréciez les différences entre les gens, et vous êtes respectueux envers tout le monde, et cela change cette pyramide de pouvoir dans laquelle nous vivons."

Lâcher prise, quitter le contrôle pour la confiance

Source

« Il ne faut pas demander que les événements arrivent comme tu le veux, mais il faut les vouloir comme ils arrivent ; ainsi ta vie sera heureuse. »
Epictète, Le Manuel


Quitter l’illusion du contrôle

Dans de nombreuses situations, au quotidien, et notamment avec nos enfants, nous nous cachons parfois derrière des principes pour perpétrer une relation de domination et de contrôle. Au nom de ces principes, qui ne sont rien de plus que des croyances forgées au fil de notre histoire, nous créons des luttes de pouvoir avec nos enfants, desquels nous voulons à tout prix sortir victorieux.
C’est à notre mental et notre ego que nous sommes alors soumis, cet ego qui nous répète fièrement que tout nous est du, qui nous rappelle nos peurs, que nous pouvons tout contrôler selon nos souhaits. Il s’agit d’une fausse croyance, d’une illusion. Il est complètement illusoire de penser que nous sommes en mesure de tout contrôler – c’est un refus de la réalité. Que de stress et d’anxiété, et que de déceptions, de souffrances et de désillusions en préparation ! L’ego est certes utile dans notre processus d’individualisation, mais doit aussi être maîtrisé.

Un exemple concret : notre enfant ne veut pas dire merci alors que nous lui donnons quelque chose. Nous estimons que ce merci nous est du, que c’est un « mot magique »,  que la politesse est la moindre des choses, et que si nécessaire, nous allons punir, ou même reprendre l’objet donné. Nous avons tous assisté à ce genre de scène, si nous ne l’avons vécu personnellement. Mais que se passe t’il alors ? L’enfant se braque, incapable de dire merci, l’adulte se fâche et entre dans une spirale de colère ; l’enfant finit souvent par être émotionnellement débordé et comprendre que le don est soumis à condition et au chantage. Il apprend la politesse de manière artificielle, car nous avons faussé l’apprentissage de l’expression naturelle de la gratitude et la possibilité de la vivre spontanément.
De notre côté, nous ne savons même pas pourquoi, précisément, nous réclamons ce droit à la politesse, si ce n’est que sans doute, nous avons vécu enfant cette même situation, et nous avons alors forgé la croyance et le réflexe selon lesquels l’adulte « a droit à la politesse. » Il y a bien souvent, à l’origine de celle-ci une blessure ou une frustration d’enfance : souvenons-nous de ce que nous avions alors ressenti : la fermeture, la soumission, la honte, la culpabilité,…

Et en tant qu’adultes aujourd’hui : prenons-nous la peine de remercier les enfants spontanément ? Avons-nous conscience des cadeaux qu’ils nous font ? Notre attitude générale est-elle empreinte de gratitude ? Et s’il y existait une autre manière de nourrir la politesse, et plus profondément la gratitude ? Celle qui vient du cœur, et qui n’obéit pas à un ordre ? Oui : cela commence par un pas vers le lâcher prise pour cheminer vers la confiance.


Lâcher prise, fondement de la confiance

Lorsque je choisis de me responsabiliser vis à vis de mes croyances, de les remettre en question, je me rends compte qu’elles ne valent pas grand chose, si ce n’est qu’elles légitiment, de génération en génération, le pouvoir de l’adulte sur l’enfant (ou de l’adulte sur un autre adulte) – force est de constater que notre culture occidentale fonctionne de la sorte. Une croyance n’est finalement qu’une pensée dont nous avons l’habitude ; il est donc tout à fait possible de changer de croyance, à l’aide de prises de conscience, et de changer de système de pensée, en quittant son conditionnement.

Nous avons le choix. Nous pouvons décider de lâcher prise avec nos croyances fondées sur la peur et le contrôle, de ne plus leur donner d’importance. Lorsque nous ne nourrissons plus une croyance, elle perd sa légitimité, elle peut alors être remplacée par une autre croyance, plus épanouissante. 

Si je choisissais un tout autre angle de vue ? Tout est une question de regard. Si j’osais faire confiance à mon enfant, si j’osais me faire confiance, avec la certitude que tout ira bien? Si j’accueillais les événements, les expériences comme des opportunités ? Si j’acceptais ce qui ne peut être changé, comme l’affirmait John Locke en écrivant qu’il était nécessaire de « cesser de combattre ce qu'on ne peut changer ». 
Le lâcher prise ne signifie pas le renoncement, le laxisme ou le chaos : même si le principe semble simple, il s’agit d’un processus exigeant. Ceci est valable tant pour moi-même, que pour mes relations : j’abandonne mes projections idéales, celles qui me sabotent et me culpabilisent de ne pas être à la hauteur, pour accueillir ce qui est, ce que je suis, me responsabiliser et insuffler des changements positifs. Je m’adapte, et je maîtrise lorsque je gère une situation d’opposition de manière bienveillante et empathique. Alors, chacun est gagnant car respecté, et cela contribue à nourrir des relations aimantes et confiantes.

J’offre ainsi la possibilité à mon enfant de se respecter, de vivre à son rythme, de nourrir sa confiance et son estime de lui, de favoriser son autonomie, sa responsabilisation. Mon rôle est celui d’un accompagnant bienveillant, présent, patient, authentique, empathique, qui offre son soutien lorsque l’enfant le demande, qui observe et écoute.


mercredi 10 décembre 2014

Les enfants ne sont pas des adultes miniatures (et encore moins des robots)

Source

Pour un parentage empathique

  • Les attentes irréalistes des adultes aux petits enfants


Les adultes formulent souvent des demandes inappropriées. Non seulement, ils préparent leur propre déception, mais de plus, comme l’enfant ne peut y répondre, ils en viennent souvent à critiquer et culpabiliser celui-ci. Répétées, ces situations peuvent être dévastatrices. Non, un enfant ne peut raisonner comme un adulte, il a des limites, et fait de son mieux en toute occasion. Il ne peut pas attendre quand il exprime un besoin ; si nous le faisons attendre, nous courons le risque qu’il soit épuisé ou encore surexcité et la situation sera plus difficile à gérer encore.

Un enfant ne peut pas s’empêcher de pleurer, ni de faire une crise s’il en a besoin et encore moins d’arrêter quand nous le souhaitons. Souvent, les pleurs et la crise indiquent l’impuissance qu’il vit, mais surtout une demande de contact, d’entrée en relation, en plus d’être une décharge émotionnelle salutaire. Lorsqu’un enfant exprime une émotion, celle-ci est toujours légitime.

Un enfant ne peut pas ne pas faire de bruit. Naturellement, il en fera, en jouant, en parlant fort, en criant, en chahutant. Un enfant ne peut pas rester assis durant des heures, il a besoin de bouger, de sauter, de courir. Un enfant ne peut pas être poli à la demande. Un enfant ne peut pas manger proprement. Un enfant ne peut pas ranger sa chambre. Un enfant ne peut pas s’empêcher de toucher à tout. Un enfant ne peut pas se coucher seul et s’endormir calmement quand nous le demandons.

  • Notre responsabilité de parent


Dans toutes ces situations, nous devrions l’accompagner avec bienveillance et amour ; ainsi notre enfant sait que nous l’aimons, même s’il est en colère, et pas seulement quand nous jugeons son comportement approprié à nos demandes.

En fait, notre première responsabilité de parent est d’accompagner nos enfants et de répondre à leurs besoins. De leur permettre d’être des enfants. Parfois, il nous arrive d’être tellement focalisés sur nos besoins et nos souffrances, que nous l’oublions. Il est vrai que peu d’entre nous ont reçu une éducation bienveillante et empathique dans notre enfance.

Ce n’est pas aux enfants à répondre à nos besoins : nous avons la responsabilité de leurs besoins et des nôtres. Les besoins des enfants n’entrent pas en conflit avec les nôtres. Lorsque nous le vivons mal, c’est parce que nous n’avons pas suffisamment pris soin de nous et de nos besoins (repos, alimentation, émotions, etc.) Nous devrions aussi savoir comment agir quand nous atteignons nos propres limites : d’une manière positive et non-violente.

  • Traiter l’enfant comme nous voudrions être traité


Imaginons une situation problématique, et mettons un adulte à la place de l’enfant. Va t-on l’envoyer dans sa chambre s’il commet un malheureux impair ? Va t-on menacer, faire du chantage, se mettre en colère ? Va t-on lui ordonner d’arrêter de faire du bruit ? Va t-on lui crier dessus ? Aimerions-nous être traité de la sorte par un adulte? Non, bien évidemment. Ce serait même considéré comme illégal. Je trouve cet exercice très efficace.
Traitons les enfants comme nous voudrions nous même être traité : avec respect et bienveillance. Lorsque nous devons dire non, nous pouvons aussi le faire avec bienveillance. Si nous faisons usage de violence éducative (punition, sanction, chantages, exclusion, etc.), nous entrons dans un cercle vicieux, dans une lutte de pouvoir, de laquelle non seulement personne ne sort gagnant, mais qui risque, si cela devient habituel, d’entacher la relation parent-enfant, de mettre en danger la confiance en soi et l’estime de l’enfant.

  • Exemplarité


Si nous souhaitons que nos enfants soient bienveillants, empathiques, épanouis, si nous souhaitons construire une belle relation avec nos enfants, c’est à nous de montrer l’exemple. Nos enfants ne se souviennent pas de ce que nous disons, mais de ce que nous faisons.

En résumé, c’est simple : aimons nos enfants inconditionnellement, lâchons prise avec nos attentes, osons aller à contre-courant des diktats de la société et des spécialistes, répondons à leurs demandes, laissons les être des enfants, soyons positifs, créatifs et confiants…



« Il faut une très grande maturité pour être capable d’être parent, car cela implique d’être conscient que ce n’est pas une situation de pouvoir, mais une situation de devoir, et qu’on n’a aucun droit à attendre en échange. »
Françoise Dolto, La Cause des enfants


mardi 9 décembre 2014

Le regard, rencontre et reconnaissance



Regarder l’autre et se rencontrer

Il y a quelques années, l’artiste serbe Marina Abramovic s’est installée au MoMA pour une performance intitulée The Artist Is Present. Assise à une table, immobile et silencieuse, elle recevait les visiteurs un à un, afin d’échanger un regard. La personne restait le temps qu’elle souhaitait ; pour certains, cela durait quelques secondes, pour d’autres bien plus longtemps, des heures, une journée entière. Et ce qui arriva est intéressant : certains restèrent figés, comme fermés, d’autres sourirent tandis que beaucoup éclatèrent en sanglots. Ce sera d’ailleurs le cas de Marina Abramovic, retrouvant en face d’elle un être cher qu’elle n’avait plus vu depuis 23 ans – elle fut comme prise à son propre jeu, et l’intensité de cet échange est remarquable.

A propos de sa performance, elle dira : « Je suis très réceptive à l’énergie dégagée par les autres, et ce qui m’a profondément bouleversée, c’est de lire autant de souffrance dans ces yeux, livre-t-elle. Vous savez, il est prouvé scientifiquement que le regard qu’une mère porte sur son enfant est primordial. Sinon il dépérit comme ces petits que l’on voit dans des orphelinats. À regarder ces personnes, en leur accordant toute mon intention, j’ai eu la sensation de faire sauter un bouchon de champagne : toutes les émotions sortaient. »

La performance est émouvante. Et pourtant, l’idée est simple : échanger un regard, faire de l’art avec un regard, car pour Marina Abramovic, « l’art est une question d'énergie et l'énergie est invisible

Que se passe t’il durant cet échange ? On sait combien le premier regard échangé entre une mère et son nouveau-né est essentiel ; celui-ci sera le premier repère, le premier lieu d’accueil et d’amour. Après tout, 55% de notre communication passerait par l’expression visuelle. Un contact visuel dure en moyenne 3 secondes ; cela permet d’entrer en relation, et même de façon très intime quand le regard est soutenu. En regardant l’autre, je lui donne existence et je me reconnais aussi ; il y a donc reconnaissance mutuelle. Pour Sartre, le regard touche ainsi à la conscience de soi. A l’inverse, ne pas accorder son regard ou offrir un regard indifférent, vide et furtif, revient à refuser à l’autre le droit à l’existence.

Prendre le temps d’échanger un regard, c’est finalement être dans le moment présent avec l’autre, dans la présence pleine, et disponible. C’est un acte d’amour. Un acte d’engagement et de résistance, dans une société souvent indifférente et anesthésiée. Aussi, prenons le temps d’échanger un regard de bienveillance et d’empathie, chaque jour, avec nous-mêmes dans le miroir, avec les êtres que nous aimons, avec nos enfants, et avec ceux que nous ne connaissons pas et que nous ne faisons que croiser.


Quand le regard ouvre sur la contemplation

Le regard ouvre aussi des perspectives méditatives, lorsqu’il s’agit de s’attacher à regarder quelque chose de beau, de vrai : un paysage, un arbre, ou encore une œuvre d’art, un objet du quotidien. Chez les Grecs anciens, il s’agissait d’observer le ciel étoilé. Là aussi, il y a rencontre et reconnaissance.   

Emile Bernard (Propos sur l’art) distingue « Trois opérations : Voir, opération de l'œil. Observer, opération de l'esprit. Contempler, opération de l'âme. Quiconque arrive à cette troisième opération entre dans le domaine de l'art. »

De nombreux penseurs et sages, de tout temps, ont pratiqué cet exercice pour diverses raisons : se libérer d’émotions négatives, calmer l’intellect, faire le vide en soi, se  (re)trouver,… Accueillir ce qui est, sans jugement et sans attentes. Expérience sensorielle, émotionnelle, mentale et spirituelle à la fois, elle s’avère une voie puissante pour retrouver la joie profonde, l’émerveillement, la gratitude, la paix ; pour se sentir vivant au moment présent (et à la fois hors du temps) ainsi relié à tout. Le dit Deleuze : « C'est-à-dire que la joie c'est la contemplation remplie (…) Nous sommes des petites joies. »


« Aussi vaste que l'espace qu'embrasse notre regard est cet espace à l'intérieur de nous. »
Rig Veda



lundi 8 décembre 2014

Un accompagnement de l’être vers la sagesse


Source

Gnthi seautόn, « Connais-toi toi-même », est une inscription présente sur le frontispice du Temple de Delphes. Si l’évidence antique de la philosophie comme manière de vivre n’est plus d’actualité, nous gagnerions pourtant à nous en inspirer.

Pour les philosophes de l’Antiquité, le souci de soi était une nécessité, assortie de la pratique d’exercices spirituels (askésis). Celui qui ne pratique pas, celui dont la manière de vivre n’est pas alignée sur son discours, n’est qu’un sophiste, un imposteur. Le premier à poser la question est sans doute Socrate, à l’aide du questionnement et du dialogue, avec lesquels il amène le disciple à prendre conscience de son ignorance et de la nécessité de se connaître soi-même, à s’accoucher lui-même (maïeutique). Dans L’Alcibiade, Socrate invite ce dernier à se soucier de soi : Alcibiade se rend alors compte qu’il n’a pas souci de lui, qu’il s’ignore lui-même. Comment pourrait-il dès lors être à la hauteur d’une fonction politique ?

A partir du moment où la question est posée, celle-ci ouvre sur un grand mystère. Elle ouvre sur la sagesse, qui fait lien avec l’épanouissement de soi. Il s’agit de quitter une conscience ou plutôt une inconscience de soi, de dépasser son égoïsme et son égocentrisme pour atteindre un rapport à soi plus authentique. De quitter l’état du stultus, d’esclave, dont parle Sénèque[1], pour s’élever vers la figure du sage, du philosophe. Entre ces différents états, une transition, une prise de conscience ou un éventuel «flash existentiel » illumine la pensée et l’être ou, plus simplement, le travail sur soi et la volonté modèlent progressivement le sujet vers ses émancipations et métamorphoses, ouvrant à de nouvelles formes de conscience.

Vivre signifie alors actualiser notre potentiel, notre essence, réaliser notre nature (« Se réaliser, c’est, pour l’essentiel, devenir ce que l’on est depuis toujours » selon le mot de Jankélévitch[2]), faire l’effort d’être soi (et le devoir et l’effort de faire son éducation, selon la formule de Nietzsche) dans un mouvement d’extension.
Pour Thoreau, « (…) il n’en est sur un million qu’un seul de suffisamment éveillé pour l’effort intellectuel efficace, et sur cent millions qu’un seul à une vie poétique ou divine. Être éveillé, c’est être vivant.[3] »




[1] SÉNÈQUE, La tranquillité de l’âme, II, 6-15, in STOÏCIENS (Les), tome II, sous la direction de Pierre-Maxime Schuhl, Gallimard Tel, 1997, p.664-666
[2] JANKELEVITCH Vladimir, Le Je-ne-sais-quoi et le presque-rien, tome 2 : La Méconnaissance - Le Malentendu, Seuil, 1981, p.157
[3] THOREAU Henry David, Walden, ou la vie dans les bois, Trad. Louis Fabulet, Ed. du groupe des e-books libres, 2011, p.95

Le Conte de la princesse Kaguya (film)



Takahata (co-fondateur des studios Ghibli, Le Tombeau des lucioles, Pompoko, Mes voisins les Yamada), revient après 15 ans d’absence pour sa dernière œuvre, Le Conte de la princesse Kaguya, inspirée de Kaguya-hime, le « Conte du coupeur de bambou » écrit par une courtisane impériale, Murasaki Shikibu, au Xème siècle.

L’histoire raconte la découverte d’un minuscule nouveau-né dans une pousse de bambou surnaturelle ; à l’instant même, le paysan sait qu’il s’agit d’un être merveilleux. La petite fille commence par vivre à la campagne une vie libre et édénique, simple et proche de la nature qui la comble, tendrement aimée des braves paysans. Dans la spontanéité innocente des jeux d’enfants et la beauté des paysages, « pousse de bambou » grandit très vite. Un jour, ses parents adoptifs, devenus riches, emmènent la belle jeune fille à la capitale pour devenir une princesse et rencontrer des prétendants. Dans ce carcan de convenances, de richesses et de bonnes manières, elle perd sa joie de vivre, étouffe, et finit par se flétrir. Elle comprend qu’elle aurait pu être heureuse avec ce jeune paysan rencontré autrefois, avec lequel elle avait partagé un melon.


Esthétiquement, l’œuvre est délicate et tendre : le dessin épuré et esquissé, les traits de crayons apparents et intenses, tandis que l’aquarelle confère cette légèreté un peu onirique au rendu. Elle rappelle le raffinement des estampes japonaises. Mais le dessin évolue aussi selon les émotions de Kaguya : lorsqu’elle est en colère, lorsqu’elle fuit vers sa campagne natale, dans un dernier sursaut, le trait est noir, puissant et incisif.

Notons que la musique est signée Joe Hisaishi, qui collabore habituellement avec Miyazaki ; on entend tout au long de l’œuvre de la musique japonaise traditionnelle, jouée sur un koto, sorte de longue cithare à cordes pincées.

Les plus petits seront sensibles à l’ambiance, surtout de la première partie, mais peu resteront attentifs durant les 2h20 du film. Les plus grands entendront le message spirituel de l’œuvre, portant sur la vie et la mort, et sans doute sur la réincarnation, car les références au bouddhisme sont bien présentes. De même que les états d’âme de cet être lunaire, cycliques, oscillant de la joie de vivre une existence humaine à la mélancolie de retrouver son astre originel. Ainsi, Kaguya signifie « lumière resplendissante », en référence à la lune.


En définitive, le film révèle une légèreté rafraichissante et une grâce poétique teintée d’une douce mélancolie. Mais il s’agit aussi d’une ode à la vie, aux joies simples de l’existence : admirer un prunier en fleurs, s’émerveiller d’une grenouille qui saute, d’un fruit cueilli et partagé, autant de sources d’émerveillement que la nature nous offre en abondance.

Le Conte de la princesse Kaguya, de Takahata, Studio Ghibli, 2014. 2h17.


vendredi 5 décembre 2014

Habitudes et changement dans l’éducation

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Les habitudes sont utiles et apportent une stabilité à notre quotidien ; elles signifient que nos apprentissages sont devenus des compétences inconscientes, des réflexes, dont nous pouvons faire usage sans mobiliser toute notre attention. Elles apportent aussi un rythme, qui donne sens au temps ; ce sont alors des instruments dont nous nous servons à bon escient.

Mais il arrive aussi qu’elles nous enferment : tant elles sont confortables, elles nous empêchent parfois de nous adapter au changement. Dès la naissance, nous vivons souvent à travers une multitude d’habitudes que nous ne choisissons pas : « il faut » nous habituer, sous peine de ne pas être autonomes. On s’habitue ainsi à une certaine violence banalisée, qui se répète de génération en génération.

Ensuite, nous allons à la même école, suivre tous le même programme et les mêmes cours, manger les mêmes repas, aux mêmes horaires, aux mêmes endroits, avec les mêmes personnes, du même âge, et globalement du même milieu socioculturel ; et ainsi de suite chaque année…  

Et concernant les apprentissages : nous n’apprenons pas à inventer, mais à résoudre les mêmes problèmes déjà résolus par les générations précédentes. Nous apprenons à nous contenter des habitudes, à régler notre vie, à prévoir et contrôler tout ce qui peut l’être.
Sur un autre plan, les pensées dont nous prenons l’habitude – qui sont souvent le fait de notre environnement - deviennent des croyances, des préjugés, auxquels nous nous accrochons comme s’il s’agissait de vérités.

« Eveillés, ils dorment. »
Héraclite

Tout cela nous empêche aussi d’accéder à une vie consciente ; nous sommes alors comme endormis, anesthésiés, hébétés, comme l’a montré Bergson. Nous vivons une routine préméditée. Nous devenons alors esclaves de nos habitudes – une servitude volontaire - qui sont autant d’obstacles.

N’en oublie t’on pas de s’écouter et de se connaître vraiment ?
N’en oublie t’on pas de vivre, et surtout de vivre avec spontanéité ?
N’en oublie t’on pas de s’étonner et d’inventer ?

Il nous faut alors faire un effort parfois très douloureux pour aller à contre-courant de nos habitudes de faire, de penser, afin de (re)devenir acteurs et créateurs, (re)découvrir notre liberté. Il s’agit de s’émanciper d’une culture de l’habitude. Prendre des risques, oser, douter, remettre en question, interroger, faire preuve d’audace, expérimenter, tenter. Garder la conscience éveillée. Se reprendre, se ressaisir, au prix d’une tension presque permanente – car tout autour de nous concourt à la facilité, à l’assoupissement, à l’abrutissement. « Reprends possession de toi-même », enjoint Sénèque à Lucilius.

« La seule habitude qu'on doit laisser prendre à l'enfant est de n'en contracter aucune. »
Rousseau, Emile ou de l’éducation

Nous vivons une époque où nous ne pouvons plus nous contenter de ces habitudes, du « prêt-à-penser », mais où nous devons oser changer. Les enjeux sont inédits, et les solutions devront l’être. Cela doit prendre racine dans l’éducation même.

Nous devrions sans cesse nous adapter et anticiper les changements : parce que nous sommes des êtres de changements, dont l’existence est aussi changement, dans un monde mouvant. La science a démontré que la matière, qui semble inerte, est pourtant animée de mouvements, tels que vibration, ondulations, oscillations. Tout est dynamique, à tous les niveaux, tout est en perpétuelle création et enrichissement.

Aussi, l’éducation ne devrait pas être sclérosante, elle devrait accompagner ce mouvement, ce changement, et permettre à chacun de créer les outils dont il a besoin pour se renouveler et actualiser ses connaissances. Elle devrait permettre à chacun de vivre selon ses rythmes. Elle devrait accompagner les prises de conscience, aider l’esprit à rester ouvert et alerte. Notre élan vital, notre force créatrice, ne doivent pas être étouffés, mais encouragés et nourris.

« Rien n'est permanent, sauf le changement.»
Héraclite